Mieux responsabiliser les producteurs en matière d’éco-conception

L’éco-conception consiste à réduire l’impact environnemental des produits sur l’ensemble de leur cycle de vie, en améliorant en amont leur réparabilité et leur efficacité énergétique. Shutterstock

Enrayer l’explosion du volume et des coûts de traitement des déchets est devenu indispensable. Selon un rapport de la Banque mondiale, la production globale de déchets augmentera de 70 % d’ici 2050 passant de 2 milliards de tonnes en 2016 à 3,4 milliards

Face à ce phénomène, l’Union européenne a mis en place dès 2008 le principe de responsabilité élargie des producteurs (REP).

Son concept est simple : rendre les producteurs responsables de la gestion de la fin de vie de certains produits qu’ils mettent sur le marché. Cette doctrine a été mise en œuvre pour différentes catégories de produits : les déchets d’emballage, les déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE), les piles et accumulateurs usagés ou encore les véhicules hors d’usage (VHU).

L’objectif de la REP n’est pas seulement de confier aux producteurs la collecte et le traitement des déchets. Il s’agit aussi de réduire la quantité de déchets produits à la source, d’améliorer leur efficacité énergétique ou leur réparabilité. En d’autres termes, inciter les producteurs à concevoir leurs produits pour réduire leur impact environnemental sur l’ensemble de leur cycle de vie. On parle à ce propos d’« éco-conception ».

Après une décennie d’expérimentations, le développement de l’éco-conception reste encore émergente et se heurte à de nombreux obstacles. Essayons d’en comprendre les raisons et de voir dans quelle mesure la REP peut contribuer à l’encourager.

D’un principe individuel à une pratique collective

À l’origine, le principe de REP, conceptualisé dans un rapport de l’OCDE en 2001, se fondait sur une logique individuelle. Le producteur devait prendre en charge lui-même la fin de vie des produits qu’il avait mis sur le marché, en référence au principe du « pollueur-payeur ».

Mais cette logique individuelle s’est heurtée à une difficulté concrète : la collecte, le transport et le traitement par les producteurs des déchets post-consommation sont en pratique impossibles à mener sauf à aller chercher ses propres produits dans les poubelles des ménages. Aussi les producteurs se sont-ils organisés collectivement pour mutualiser les points de collecte, le transport et les centres de traitement.

Dans la plupart des pays européens, des organismes collectifs ont été créés afin de répondre aux obligations des producteurs. En France, on les appelle « éco-organismes ». Ces organisations ont ceci de singulier que ce sont des sociétés privées à but non lucratif gouvernées exclusivement par les producteurs.

Cette gestion collective des déchets est reconnue par la Commission européenne : dans la réglementation de l’Union, les producteurs ont l’obligation soit de mettre en place un système individuel de gestion des déchets, soit d’adhérer à un système collectif. En France, en ce qui concerne les déchets ménagers, la plupart des producteurs ont choisi d’adhérer à un éco-organisme auquel ils paient une éco-contribution d’affiliation, calculée en fonction du volume mis sur le marché. Celle-ci est variable en fonction des produits, car elle reflète les coûts de collecte et de traitement et la valorisation attendue des matières contenues dans celui-ci. Ainsi, l’éco-contribution d’un téléphone portable qui contient des métaux précieux est de quelques centimes d’euros, soit moins de 1 % de son prix de vente. À l’inverse, celle d’un frigo peut atteindre une dizaine d’euros, soit près de 5 % du prix de vente.

En pratique, l’éco-contribution est répercutée sur le prix d’achat. La somme des éco-contributions est intégralement réutilisée pour financer le fonctionnement des filières REP concernées. En 2016, le montant total des contributions perçues par les éco-organismes pour les EEE ménagers mis sur le marché s’élevait à 189 millions d’euros.

La responsabilité individuelle fragilisée

La logique collective est intéressante du point de vue opérationnel en permettant des économies d’échelle importantes. Les déchets sont massifiés, ce qui permet une meilleure valorisation et des moyens d’investissement plus importants pour le développement de nouvelles technologies.

Alors que les activités opérationnelles de collecte, de transport et de traitement sont facilitées et moins coûteuses lorsqu’elles sont mutualisées, l’activité de conception, elle, touche aux savoir-faire spécifiques de l’entreprise, voire à des secrets industriels, et relève donc d’une démarche individuelle.

Ainsi, intégrer du plastique recyclé à son produit ou le rendre plus facilement recyclable ou réparable relève de la stratégie et de la responsabilité propre à chaque producteur.

Encourager une responsabilité individuelle de l’éco-conception des produits constitue donc un défi pour les systèmes mutualisés de gestion des déchets. Dans cette perspective, la REP cherche aujourd’hui à combiner systèmes collectifs et incitations individuelles.

Individualiser les contributions financières

Un mécanisme de modulation des contributions des producteurs a été imaginé afin de répondre à ce déficit d’incitation individuelle : c’est ce qu’on appelle l’« éco-modulation ». Elle consiste à moduler les contributions des producteurs en fonction de la conception de leurs produits.

En France, ce système fonctionne sur un modèle de bonus et malus. Si le producteur respecte certains critères de conception, il peut bénéficier d’une réduction des contributions du produit concerné. En revanche, certains critères non respectés conduisent à un malus.

L’éco-modulation est antérieure à la directive déchets de l’Union européenne. Elle existe en Europe dans plusieurs filières emballages depuis la fin des années 1990. Ses effets sont avérés : en France, entre 1993 et 2007, le poids annuel national par habitant des déchets d’emballages a baissé de 27 %, selon la Cour des comptes en 2013. Réduire le poids des emballages a été relativement facile à imposer : les fabricants ont intérêt à réduire le volume et donc le coût des matériaux qu’ils utilisent.

Un tel critère ne tient toutefois pas compte du type de matériaux utilisés et des combinaisons de matériaux qui rendent parfois le recyclage plus complexe. Les emballages plastiques multicouches ou multimatériaux (associant plastique et aluminium par exemple) sont particulièrement difficiles à recycler. En 2004, les barèmes sur les déchets d’emballage ont évolué en conséquence en intégrant des critères de modulation se fondant sur la nature des matériaux et leur recyclabilité.

Le cas des déchets d’équipements électriques et électroniques

L’enjeu aujourd’hui est d’étendre ce mécanisme à d’autres filières où cela est pertinent, par exemple dans la filière des déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE). Leurs producteurs sont régulièrement pointés du doigt pour pratiquer l’obsolescence programmée et rendre difficile la réparation de leurs produits.

Tandis que pour les déchets d’emballage, les premiers critères de modulation ont été relativement simples à déterminer, l’exercice est beaucoup plus complexe concernant les DEEE. Ces produits, composés de multiples métaux et matières différentes, évoluent sans cesse sous l’effet des innovations technologiques. Ces changements rapides rendent difficile l’établissement de critères à long terme. Selon le type de produit concerné, on ignore si la modulation devrait encourager en priorité la recyclabilité des produits, leur réparabilité ou les deux à la fois.

À ce jour, la France est le seul pays à s’être lancé dans la mise en œuvre de l’éco-modulation dans cette filière. Une expérience scrutée de près par la Commission européenne. Une première phase d’expérimentation avec une liste de critères a débuté en 2010, puis de nouveaux critères ont été introduits en 2014.

Une incitation trop faible

À travers nos travaux menés au sein de la chaire « Mines Urbaines », nous observons que l’éco-modulation a pour effet deux types d’impacts, directs et indirects.

Les effets directs du système d’éco-modulation sont pour l’instant marginaux. Justifier de son éligibilité pour bénéficier d’un bonus ou pour éviter un malus nécessite pour le producteur de recueillir un ensemble d’informations, spécifiques à chaque type de produit commercialisé, dont la collecte est fastidieuse et coûteuse sans compter des démarches administratives lourdes à entreprendre. Or, le niveau de la modulation est encore trop faible pour contrebalancer ces coûts.

Hormis pour les appareils froids (frigos, etc.), l’éco-modulation est trop souvent insignifiante par rapport au prix du produit initial. L’exemple le plus frappant est celui des téléphones portables. Le malus ne représente qu’un excédent de 0,02 € par produit mis sur le marché ne respectant pas, par exemple, le critère d’universalité des chargeurs.

Ainsi, certains producteurs qui pratiquent pourtant l’éco-conception ne cherchent même pas à obtenir un bonus. Ils préfèrent ignorer la modulation plutôt que d’essayer de trouver la documentation appropriée. Jusqu’à présent, aucune étude quantitative n’a pu montrer les effets positifs directs de ce système.

Le rôle des éco-organismes

Les bénéfices du système d’éco-modulation sont en fait à rechercher du côté des effets indirects. L’éco-conception est devenue l’une des priorités des éco-organismes qui cherchent à encourager leurs producteurs-adhérents à agir dans ce sens. D’une part, ils ont dû faire des efforts de communication pour expliquer le mécanisme de modulation à leurs membres ainsi que les différents critères.

D’autre part, les éco-organismes ont développé des outils pour aider leurs membres à se conformer aux nouveaux critères. Reeecyc’Lab, développé par l’éco-organisme ESR, est l’un d’entre eux. Cet outil en ligne permet aux producteurs d’évaluer la recyclabilité de leurs produits, à partir des informations sur les matières utilisées, les composants, le mode d’assemblage, etc.

Il est peu probable qu’un tel outil ait été développé par un producteur individuel, sans l’intervention d’une organisation collective. Grâce à leur position centrale, entre producteurs et recycleurs, les éco-organismes ont accès à des données-clés caractérisant le gisement de déchets et aux problématiques de traitement remontées par les recycleurs.

L’hypothèse de l’éco-conception comme démarche purement individuelle n’est pas robuste. L’action individuelle, notamment pour des producteurs de taille petite ou moyenne, est conditionnée à une action collective susceptible de les soutenir dans cette démarche. Plus qu’un simple instrument d’incitation économique traditionnel, le dispositif d’éco-modulation n’a de potentiel que dans la mesure où il s’inscrit dans une organisation collective.

The Conversation

Helen Micheaux a soutenu sa thèse au sein de la chaire « Mines urbaines ». La chaire est soutenue par l’éco-organisme ESR et regroupe trois grandes écoles du réseau ParisTech : Arts et Métiers ParisTech, Chimie ParisTech et Mines ParisTech. Sa thèse a conduit à la publication aux Presses des Mines de l’ouvrage « Responsabiliser pour transformer : des déchets aux mines urbaines » (mars 2019).

Franck Aggeri est co-responsable de la chaire ESR ParisTech « Mines urbaines », soutenue par l’éco-organisme ESR et regroupant trois grandes écoles du réseau ParisTech : Arts et Métiers ParisTech, Chimie ParisTech et Mines ParisTech. Il développe, dans ce cadre, des recherches sur l’économie circulaire, l’éco-conception et la REP comme technique politique de gouvernement.

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Libre à vous !

En 2018, nous avons démarré une nouvelle action importante pour la promotion et la défense des libertés informatiques : depuis mai 2018, nous animons une émission de radio sur Cause Commune (91.3 sur la bande FM en Île-de-France et sur le site web de la radio). Libre à vous ! est une émission d'explications et d'échanges concernant les dossiers politiques et juridiques que l'April traite et les actions qu'elle mène. Une partie de l'émission est également consacrée aux actualités et actions de type sensibilisation. Pour pouvoir traiter encore plus de sujets et être réactif par rapport à l’actualité l'émission est devenue hebdomadaire en janvier 2019.

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L'April présente à l'Ubuntu Party des 18 et 19 mai 2019 à Paris 19e

18 Mai 2019 - 11:00
19 Mai 2019 - 18:00

L'Ubuntu Party est un évènement gratuit et libre d’accès visant à rendre accessible au plus grand nombre la compréhension du numérique et de ses enjeux.

A l'occasion de la sortie de la nouvelle version de la distribution Ubuntu, une Ubuntu Party aura lieu les 18 et 19 mai 2019 à la Cité des Sciences et de l'Industrie, Paris 19e. Au programme : démonstrations de logiciels libres, fête d'installation, ateliers d'initiation, conférences, village associatif, animation jeunesse. Le programme des conférences et ateliers est en cours de réalisation et sera bientôt disponible sur le site officiel.

À cette occasion, l'April tiendra un stand. Nous cherchons des bénévoles pour l'animer, ainsi nous faisons appel à votre aide ! Si vous avez des disponibilités, vous pouvez vous inscrire sur le wiki ou envoyer un courriel à evenements AT april POINT org.
Note : si vous n'êtes pas inscrit⋅e à la liste événements, vous recevrez un message avec une demande de confirmation : il faudra y répondre afin que votre message soit diffusé.

Image de UP mai 2019

Dossier : Notre-Dame, après l’incendie

Des milliers de personnes ont assisté à l'embrasement de la cathédrale. Leighton Kille/The Conversation France , CC BY-SA

L’incendie de Notre-Dame de Paris a entraîné une vive réaction planétaire. Provoquant une émotion immédiate devant la destruction partielle d’un monument emblématique de Paris et de la France, mais aussi un vaste débat sur la reconstruction, la campagne de dons et le rapport de notre pays à son patrimoine. Dans ce dossier que nous nourrirons au gré de l’actualité, les auteurs de The Conversation France se penchent sur toutes les questions à venir après le drame du 15 avril.

Je vous salue Notre-Dame de Paris : de l’émotion à la reconstruction d’un patrimoine mondial

Le 15 avril 2019, Notre-Dame en feu. Leighton Kille/The Conversation France, CC BY-SA

Le financement participatif et la reconstruction de Notre-Dame : les défauts de Quasimodo

L’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris a sidéré le monde entier. Jennifer Gallé/The Conversation France, CC BY-SA

Incendie de Notre-Dame : les grands drames comme révélateurs de la dynamique des groupes

The Conversation

Le numérique a fait émerger de nouveaux modes informels d’apprentissage

De plus en plus de salariés utilisent les outils numériques pour acquérir de nouvelles compétences professionnelles. Shutterstock

Consulter un tutoriel vidéo sur YouTube ou un dictionnaire en ligne, travailler son anglais dans les transports en commun grâce à une application dédiée… Pour développer leurs compétences, les professionnels ont de plus en plus recours à ces modes d’apprentissage informel numérique. C’est ce que montrent deux études conduites par le [HRM Digital Lab] de l’Institut Mines-Télécom Business School, auprès d’un échantillon représentatif de 1 000 salariés en France.

D’après l’étude administrée par Kantar TNS en 2016, un peu plus d’un salarié sur deux avait recours à l’apprentissage numérique informel pour développer ses compétences au travail. Une seconde étude administrée par OpinionWay en 2018 a montré que ce chiffre concerne aujourd’hui un peu plus de [ 60 % des actifs].

Des besoins fondamentaux

Il n’est pas nouveau que les salariés se forment par eux-mêmes au quotidien, en observant leurs collègues ou manager, en lisant des journaux professionnels, en dialoguant avec leurs pairs… Cet ensemble de comportements d’apprentissage a commencé à être étudié et formalisé dans les années 1950 dans le sillage de Knowles, considéré comme le père de l’andragogie.

Formé à partir des mots grecs anciens andros (ἀνδρὀς), qui signifie « homme » (dans le sens d’homme mûr, et par extension de l’être humain adulte, non genré), et agogos (ἀγωγός), qui veut dire « guide », ce terme renvoie à l’acquisition de connaissances à l’âge adulte.

Dès les années 1960, Bandura explore les phénomènes de mimétisme, où les individus apprennent en observant ou en écoutant les autres, considérés comme « modèles » ou « formateurs ponctuels ». Puis, en 1996, trois chercheurs, Morgan McCall, Robert W. Eichinger et Michael M. Lombardo, du Center for Creative Leadership (en Caroline du Nord, aux USA) ont démontré, sur la base d’une étude auprès de 200 cadres, que l’individu apprend tout au long de sa vie et de façons diverses.

Dans cette étude, les situations traditionnelles (off-the-job learning) et formelles d’apprentissage (c’est-à-dire les canaux des formations officielles et/ou certifiantes) ne représentent que 10 % du temps d’apprentissage, contre 90 % pour les temps d’apprentissage informels, plus instantanés et désorganisés.

A une époque où l’obsolescence des compétences est de plus en plus rapide, l’apprentissage informel devient crucial pour les salariés et professionnels afin qu’ils puissent rester efficace à leur travail. L’étude conduite par Kelley montre en effet que la part des connaissances stockées en mémoire et nécessaires à l’action professionnelle est estimée par les travailleurs en diminution constante : 75 % en 1986, 20 % en 1997, puis 10 % en 2006.

Une culture de l’apprentissage tout au long de la vie ou du « lifelong learning » vient peu à peu concurrencer la culture ancienne de la formation (training).

Dans un monde interconnecté, les possibilités d’apprentissage informel sont également démultipliées. Les outils ont imposé une métamorphose à grande échelle qui va du voisin de bureau aux 4 milliards d’internautes, du livre emprunté aux 30 millions d’articles créés en plus de 280 langues sur Wikipédia, en passant par les 2 millions d’inscriptions sur la plate-forme de MOOC française FUN.

Des modalités nouvelles

À travers deux études de cas, nous avons analysé cette réalité auprès de consultants, auditeurs, et professionnels exerçant en libéral, identifié les facteurs de recours à ces pratiques, et mis en évidence quatre modes informels d’apprentissage numérique :

  • Panoramix diffuse du contenu à son village gaulois grâce aux outils tels que les réseaux sociaux. C’est le cas par exemple de Laura, 31 ans, orthophoniste qui crée, diffuse et partage du contenu qu’elle estime intéressant au sein des groupes de confrères et consœurs orthophonistes, sur les réseaux sociaux. Au sein d’un groupe Facebook, « Les Orthos et la Neuro », ils sont plus de 11 000 confrères à échanger, partager, débattre sur les sujets d’actualité et préoccupations liées à leur profession.

  • Idéfix suit les tendances de son métier ou de son secteur d’activités par des mises à jour ponctuelles et réactives. C’est le cas de Vincent, 32 ans, manager au sein d’un cabinet d’audit et de conseil, qui, avant de dormir, fait défiler les actualités LinkedIn. Cette démarche de veille est opportuniste et ce mode est mobilisé si les circonstances le permettent comme l’utilisation de temps creux, d’attente et de transports.

  • Astérix mobilise toutes les ressources numériques disponibles nécessaires pour atteindre son objectif. C’est le cas de Caroline, 29 ans, consultante senior, à qui on propose une mission ambitieuse, éloignée de ses compétences actuelles. Elle relève ce défi, et s’auto-forme via toutes les ressources en ligne qu’elle jugera pertinentes. Sa démarche est intense et associée à un objectif précis représenté ici par cette nouvelle mission. Il peut également s’agir d’une autre démarche personnelle, telle qu’une promotion ou une reconversion.

  • Obélix réagit aux difficultés qui se présentent dans l’exercice de son activité, et utilise sa force d’apprentissage pour le bon besoin, au bon moment. C’est le cas de Sarah, 36 ans, pharmacien, qui se doit de répondre aux questionnements et demandes de conseils de ses patients. Pour cela, elle fait appel aux contacts appropriés ou s’appuie sur des sites de confiance référencés en amont pour proposer une réponse très rapide et efficace.

Les quatre modes informels d’apprentissage numérique identifiés dans cet article résonnent en phase avec l’abandon du plan de formation depuis le 1ᵉ janvier 2019, au profit d’un plan de développement des compétences allant dans le sens d’une démarche plus personnalisée et centrée sur les objectifs de formation que sont les compétences cibles. Cette loi offre en effet des flexibilités dans la mise en place des parcours d’apprentissage qui sortent du traditionnel schéma planifié dans le temps et dans un espace.

Les entreprises, et toutes les formes d’organisation, ont là l’occasion de pouvoir gagner en souplesse pour coller aux pratiques réelles et aux besoins des salariés et professionnels d’aujourd’hui. Cela ouvre par exemple une réflexion sur la (co)-production, la structuration, la mise à disposition, l’utilisation, le partage, etc. des ressources numériques.

The Conversation

Emmanuel Baudoin a reçu des financements du CFA EVE. Il est membre de l'ANDRH Essonne.

BENABID Myriam et Serge Perrot ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

Notre-Dame de Paris incendiée : un éclair d’éternité

L’incendie de Notre-Dame de Paris a profondément touché des millions de personnes. Peut-on, et comment, rendre compte de cette résonance universelle ? L’événement aurait-il le même sens pour toutes ces personnes ? Ne faut-il pas interroger plutôt le fait que tant de personnes se soient senties touchées, en même temps, par le même événement ? L’écho universel rencontré par ce qui n’est, d’un point de vue froidement objectif, qu’un incendie, ne nous dévoile-t-il pas quelque chose d’essentiel ?

L’expérience paradoxale de l’éternité

Spinoza a écrit que « chacun d’entre nous est capable de sentir et d’expérimenter qu’il est éternel ».

« At nihilominus, sentimus, experimurque, nos aeternos esse » (Ethique, V, p. 23, scolie).

Il me semble que l’incendie met en pleine lumière la vérité de cette affirmation. Si le fait de voir cette cathédrale tant aimée se réduire (en partie) en cendres sous notre regard sidéré d’impuissance nous touche tant, c’est qu’il est reçu comme un rappel à l’ordre. Il réveille, de façon flamboyante, la conscience de notre rapport à l’éternité. C’est-à-dire à quelque chose qui n’est pas de l’ordre des choses, et qui s’inscrirait dans une tout autre temporalité que celle de notre pauvre durée, dont la mort est l’horizon.

Ce message est paradoxal. Car, bien sûr, on peut entendre, en premier lieu, que rien n’est éternel, puisque brûle ce que l’on croyait le plus solide. Même les cathédrales peuvent partir en fumée ! Chacun est poussière, et retournera en poussière. Il faut bien s’en faire une raison. Mais en allant, comme le « pauvre Martin » de Brassens, jusqu’à ne pas trouver ça tout naturel ! Autrement dit, en comprenant que la nature, en tout cas de l’homme, ne se réduit pas à ce qui, en lui, est immédiatement naturel.

Pour le chrétien : l’espérance, plus forte que la mort

Car à quel titre est-on aussi profondément touché ? On peut apporter au moins trois réponses. Je suis touché, tout d’ abord, en tant que chrétien. Parce que, comme l’écrit Descartes, Dieu m’ayant fait la grâce d’être élevé dans la religion chrétienne, ce dont il m’est resté quelques traces, je ne peux qu’être profondément attristé par le funeste événement frappant l’une de nos plus belles cathédrales, qui plus est (Dieu viendrait-il nous narguer ?) pendant la Semaine sainte.

Mais précisément, l’horizon de cette Semaine sainte est la perspective de la résurrection, c’est-à-dire de la vie éternelle. La croix de Notre-Dame n’a-t-elle pas été comme miraculeusement préservée ? Ne sommes-nous pas sommés de comprendre, enfin, que le Royaume n’est pas de ce monde ? La cathédrale n’aurait-elle pas brûlé que pour mieux renaître, comme symbole du Christ ressuscité, qui nous a donné l’espérance de l’éternité ?

Pour le Français : l’histoire et la résilience

En second lieu, je suis touché en tant que Français. Notre-Dame appartient à notre patrimoine commun. Beaucoup plus qu’un simple édifice religieux, elle témoigne de, et pour, notre histoire. Elle est un symbole de l’existence, et plus encore de la résilience, du peuple français. Peuple qui, après chaque accident de l’histoire, après chaque coup dur, après chaque défaite, a su se relever, et « persévérer dans son être », comme l’aurait dit encore Spinoza.

Mais cela souligne qu’en tant que Français, j’appartiens à une communauté qui déborde mon horizon individuel, et qui s’est construite à travers l’histoire. Je suis toujours autre chose, quelque chose de plus que ce que je suis dans mes appartenances individuelles concrètes (comme Parisien, Breton, Basque, citadin ou campagnard, etc.) ; appartenances dont je peux aussi, par ailleurs, et comme en surplus, être fier !

Notre-Dame, devenue symbole de la République française, témoigne de l’existence d’un peuple, c’est-à-dire d’une communauté nationale qui dépasse, il faudrait dire qui transcende, les individus qui la composent.

Pour l’homme : plus que le fils de son temps

Enfin, en tant qu’homme, la disparition possible de la cathédrale de Paris vient me rappeler qu’aucun être humain ne se réduit jamais à ce qu’il est dans sa particularité spatio-temporelle, toujours borné, dans le temps comme dans l’espace.

Certes, comme l’a fort bien dit Hegel, chacun est le fils de son temps. Il ne faut pas croire que l’on puisse s’en échapper, pour être comme de tous les temps, et considérer les choses d’un point de vue à qui son intemporalité conférerait l’universalité.

L’Homme de Vitruve de Léonard De Vinci, Gallerie dell’Accademia, Venise. Wikimédia, CC BY-SA

Mais personne n’est jamais simplement le fils de son temps, pas plus que le prisonnier de sa nature. La cathédrale, comme symbole, nous inscrit à la fois dans une histoire, celle de l’homme, et dans une communauté, celle de l’humanité, pour laquelle ce qui est d’ordre biologique ne constitue pas le tout de la réalité. Si je suis autant touché, en tant qu’homme, c’est parce que cet incendie me rappelle que ma naissance et ma mort ne sont pas simplement des événements naturels, et m’inscrivent dans le rapport à une éternité qui n’a rien à voir avec une temporalité indéfinie.

C’est parce que le fait d’être conscient de vivre dans le temps m’impose d’affronter une question qui me dépasse, celle de l’éternité.

Ainsi, si je suis touché, aussi bien en tant que chrétien, ou que français, ou qu’être humain, c’est parce que l’incendie de Notre-Dame me rappelle, d’une manière fulgurante, le mystère de l’éternité.

The Conversation

Charles Hadji does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

La « cathédrale du vivant » brûle aussi, pourquoi ne faisons-nous rien ?

Le léopard de l’Amour, espèce très rare, est considérée comme en danger critique d’extinction depuis 1996. Photos AFP/Wikipedia

Je suis né et j’ai grandi à Paris. Je suis ce qu’on appelle un véritable « titi parisien » : l’odeur du métro, les façades des immeubles, le mobilier urbain et les monuments… Tout cela fait partie de mon ADN, tout cela résonne en moi plus que ce qu’aucun touriste, tout appréciateur de la capitale qu’il soit, ne peut comprendre. Bien que j’aie beaucoup vécu à l’étranger, que j’aie visité de nombreux pays sur les cinq continents, Paris reste pour moi la plus belle cité du monde.

Ce lundi 15 avril, en fin de journée, je marchais dans le quartier Saint-Michel lorsque j’ai vu d’épaisses volutes de fumée s’élever dans le ciel parisien. Notre-Dame en feu ! Incrédule et angoissé, je me suis rapproché de l’Île de la Cité, espérant que l’impensable ne se produirait pas, que ce n’était pas ce vaisseau qui nous vient d’un autre millénaire qui se trouvait rongé par les flammes.

Je ne décrirai pas le spectacle auquel j’ai assisté, ni l’émotion que cela a générée en moi. D’autres l’ont fait, je n’étais pas le seul : nous étions des centaines sur place, puis des milliers, à assister à la catastrophe. Vous étiez des millions à voir ces images sur vos écrans. Vous savez donc.

Je suis resté deux heures, sidéré, sous le choc, la gorge serrée et les yeux humides au milieu d’une foule qui retenait ses émotions. Je ne pouvais pas croire qu’un tel symbole de l’immuabilité et de notre identité pouvait ainsi disparaître, telle une vulgaire grange de paille…

Après le drame, un autre malaise

Le soir, à la radio, les commentateurs ont commencé à évoquer la reconstruction de l’édifice. C’est là, très rapidement, qu’un second malaise m’a étreint : l’émotion générée par cet immense incendie avait un tel impact sur les gens que l’argent semblait couler à flot. J’ai réalisé que l’être humain semblait bien plus attaché à ses propres œuvres qui ne l’est à son environnement.

L’impressionnante charpente de Notre-Dame, qui a nécessité tellement de bois qu’on l’appelait « la Forêt », n’est pas malheureusement la seule forêt à partir en flamme.

Au début des années 2000, un ancien président français a dit « Notre maison brûle, et nous regardons ailleurs ». Cette « maison » c’est notre planète, bien évidemment. Et il est vrai qu’elle brûle.

Je ne parle pas ici de ces centaines d’hectares de forêt qui partent en fumée quotidiennement pour que des plantations de palmiers fournissent l’huile nécessaire à certains de nos aliments. Je parle de la vingtaine d’espèces d’animaux et de plantes qui disparaissent chaque jour.

Je parle de ces 75 % d’insectes volants disparus des aires protégées d’Europe en moins de 30 ans ; et du tiers des oiseaux disparus en France dans le même temps.

Je parle de ces deux tiers des populations terrestres et de la moitié des populations marines disparus en moins de 40 ans. Je parle des centaines d’espèces rayées de la surface de la planète chaque année, depuis un siècle au moins. À jamais.

Notre patrimoine naturel en danger

La crise actuelle de la biodiversité, cette sixième « extinction de masse » des espèces vivantes dont on parle tant, ne semble pourtant pas toucher nos contemporains autant que le drame de Notre-Dame. Celle du changement climatique à peine plus.

Pourquoi ?

Pourquoi des milliardaires donnent-ils si rapidement des centaines de millions pour reconstruire un monument, et pas pour sauver les derniers rhinocéros noirs ? Pourquoi le Président lance-t-il immédiatement une souscription nationale, quand l’une des causes nationales de la France, pays doté d’une biodiversité parmi les plus riches au monde, devrait plutôt être de protéger les espèces sur ses sols ? Pourquoi la télévision nationale fait-elle immédiatement appel aux dons des Français, mais oublie si souvent d’informer sur les problèmes – et les solutions ! – qui concernent l’environnement ? Pourquoi les catholiques, sans doute profondément touchés, semblent-ils accorder plus d’importance à préserver la création de l’homme que celle de Dieu ?

Pourquoi les Français, si fiers de leur intellect, de leur culture et de leur amour des belles choses, ne font-ils pas leur priorité des causes environnementales ?

Notre-Dame constitue un patrimoine historique, spirituel et culturel vieux de 850 ans ; chaque espèce sur Terre représente un patrimoine vivant de 3 milliards et demi d’années d’évolution.

Notre-Dame peut être reconstruite et renaître ; les espèces éteintes le seront à jamais.

Nous dépendons de la biodiversité pour notre alimentation, pour nos matières premières, nos médicaments, notre climat, la fertilisation de nos champs et la pollinisation de nos cultures ; aussi pour notre plaisir, notre culture et notre spiritualité. Nous nous proclamons « l’espèce sage » (homo sapiens), l’espèce intelligente. Mais où est donc notre sagesse quand nous échouons à protéger notre plus grande richesse – et ce alors même que nous avons visiblement les moyens pour réagir vite et massivement ?

Arrêter de détruire

Il n’est d’ailleurs pas si juste de parler de « protection » : il ne s’agit pas en effet de protéger la biodiversité d’une entité extérieure, mais bien de nos actions. Il n’est donc pas question de commencer à protéger, mais bien d’arrêter de détruire.

Nous détruisons la biodiversité autour de nous, par les flammes, les bulldozers et les chaluts. Par les fusils, par le pétrole et le plastique… par notre carte de crédit. Les responsables politiques, aujourd’hui tous unis dans cette émotion soulevée par la défiguration de Notre-Dame oublient le reste de leur mandat que leur responsabilité première est d’œuvrer pur notre futur et donc contre la destruction de la « cathédrale du vivant ».

Certains diront qu’il est malvenu de critiquer la générosité des mécènes pour Notre-Dame, qu’il existe nombre d’autres causes pour lesquelles on pourrait regretter l’absence d’une telle largesse. Il reste que les plus fortunés se mobilisent rarement en faveur de la préservation du patrimoine naturel de l’humanité et la richesse inestimable de sa diversité biologique, à savoir les espèces vivantes.

Au moment même où l’incendie ravageait Notre-Dame, plusieurs espèces se sont éteintes à différents endroits de la planète. Elles ne renaîtront pas de leurs cendres, mais on pourrait éviter d’éliminer celles qui se trouvent au bord du gouffre… Avec de la volonté et de l’implication, qui existent, on le sait désormais.

Souvent, je me dis que c’est à nous, scientifiques – et aussi aux journalistes – que la responsabilité incombe : si nous n’arrivons pas à faire comprendre aux puissants et fortunés de ce monde à quel point la biodiversité est importante pour le bien-être et la survie de l’humanité et à quel point nous la détruisons irrémédiablement, alors comment leur reprocher de ne pas débloquer pour la défendre un milliard d’euros en 48 heures…

Ce lundi 15 avril, j’étais triste de voir le toit de Notre-Dame partir en fumée. Mais aujourd’hui, je suis doublement triste : oui, il est possible de se mobiliser, mais on préfère le faire pour la pierre que pour la sève et le sang.

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Franck Courchamp does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

Notre-Dame de Paris : Wikimédia vous invite à partager vos plus belles photos de la cathédrale

Notre-Dame cathédrale

L'incendie de Notre-Dame de Paris, survenu le 15 avril 2019, a irrémédiablement détruit une partie de l'édifice. Aujourd'hui, Wikimedia France lance un appel aux internautes pour partager leurs photos du monument. [Lire la suite]

Connaisssez-vous notre média sur la cybersécurité ? C'est par ici : https://cyberguerre.numerama.com

Pourquoi le luxe vole au secours de Notre-Dame

L’incendie de Notre-Dame de Paris, le lundi 15 avril, a produit une sidération d’une ampleur aussi rare que subite, saisissant la France entière et bien d’autres pays au-delà des frontières, en Europe, en Amérique, en Asie. Alors que les braises n’étaient pas encore éteintes, très tôt s’est manifestée de façon spontanée une volonté de contribuer avec fortement à l’immense chantier de reconstruction qui s’annonçait. Tout le monde l’aura noté, ce furent les familles du luxe qui lancèrent le mouvement : la famille Pinault, la famille Arnault, la famille Bettencourt. Ce sont les trois grands noms du luxe en France, ceux-là même qui contribuent à développer le soft power de la France, sa culture, son rayonnement sur les marchés mondiaux, à travers les marques de luxe réputées des groupes Kering, LVMH et L’Oréal.

Chacun aura été frappé aussi par le montant significatif des dons annoncés, dont le cumul dépassait le milliard d’euros à peine 48 heures après le drame. Ces sommes sont à la hauteur de la fortune, immense, des donateurs, mais également à la mesure du coût probable des travaux. Elles sont enfin au niveau de la charge symbolique exceptionnelle de cet incendie qui faillit mettre à terre un édifice incarnant à lui seul toute l’Histoire de France, ses racines, sa culture, son identité, que l’on soit croyant ou non.

Pourquoi le luxe s’est-il porté aux avant postes de la volonté de refuser le destin annoncé et des forces de la reconstruction de Notre-Dame ? Éliminons d’emblée les thèses qui voudront ne voir là que stratégie de communication ou fiscale. C’est mal connaître les créateurs de ces groupes. En réalité, les causes sont d’une autre nature, liée à la fonction profonde du luxe et à la spécificité du luxe à la française.

Le luxe, une origine religieuse

Le luxe est l’industrie de l’excellence, mais elle a commencé comme une activité sacrée. De tout temps, dans tous les pays où l’activité de luxe a pu se développer, les meilleurs artisans se sont mobilisés pour inventer, créer, fabriquer des produits d’exception, faits de matières rares les plus précieuses, et sur lesquels le temps de travail n’était pas compté, présents inestimables offerts en sacrifice aux dieux, soit pour se les concilier avant la bataille, soit pour les remercier à la hauteur des victoires, ou des bonnes récoltes. Le prix très élevé de ces produits est précisément ce qui permet d’être offert en sacrifice, c’est-à-dire au sens littéral « ce qui fait le sacré ». C’est pourquoi les temples étaient recouverts d’or, les églises ornées des plus beaux objets, et les artistes prompts à donner le meilleur d’eux-mêmes à cette fin.

Après les dieux vinrent les demi-dieux, les nobles, les castes dominantes, auxquelles rien n’était refusé, privilège de la naissance. La Révolution française mit fin aux privilèges de la naissance, mais pas au droit d’accéder au beau, au sublime par la vertu de sa propre fortune, c’est-à-dire de son destin et de ses moyens. Les révolutions communistes elles-mêmes ont commencé par une phase d’éradication des inégalités, mais les pays qui les ont vécues ont été obligés de relancer leurs économies en lâchant la bride à l’entrepreneuriat et à l’innovation. Autrement dit, à une libéralisation… qui a recréé des inégalités à l’arrivée.

Aux origines du luxe, on trouve la force de travail mobilisée pour des raisons religieuses. Jorisvo / Shutterstock

Or, le luxe se nourrit justement des inégalités, car il faut que certains aient plus d’argent pour que l’on puisse payer les objets à la hauteur de leur préciosité. Partout dans le monde, les classes sociales montantes veulent jouir de leurs efforts et se voir reconnues. D’où la croissance remarquable de l’industrie du luxe.

Même s’il est réel que cette croissance soutenue résulte de l’arrivée successive des vagues de nouveaux riches, hier du Japon, puis de Russie et maintenant de Chine, ce serait une erreur de ne voir dans la consommation de luxe que la recherche du paraître, du « bling bling ». C’est vrai dans une première étape de la vie des clients mais très vite ceux-ci accèdent à une vérité plus profonde, celle de la dimension culturelle et sacrée des objets qu’ils achètent si cher. Car le paradoxe du luxe est qu’il élève les acheteurs, pas uniquement dans la perception des autres par la valeur connue des produits et logos affichés, mais aussi en leur offrant une voie de sortie du quotidien, grâce à la possession d’une pièce incomparable qui condense toute la spiritualité, la culture vivante d’un pays, son histoire, son art.

Cultures du lieu, du temps, du sacré

Le luxe, en particulier à la française, érige en condition sine qua non pour être luxe de pouvoir condenser l’unicité d’un lieu, d’un héritage historique, et d’une filiation. Ce luxe-là fait de l’espace, du temps long et du sang les bases de son rayonnement et de sa quête de suprématie. D’où l’importance du « made in », du culte des origines, du respect du fondateur et de son legs. Les marques de luxe, à l’image d’Hermès ou de Chanel, y font en permanence référence comme leur patrimoine le plus précieux car cette pérennité ancrée dans un lieu d’origine et portée par un créateur est ce qui fonde leur « non-commercialité », le refus de se considérer comme des produits de simple commerce.

En réalité, l’industrie du luxe se veut elle aussi sacrée : ses marques parlent de leurs « icônes », elles bâtissent des « cathédrales » dans les capitales du monde entier, dédiées à la magnificence de la marque, au développement de la communauté des croyants, qui adhèrent émotionnellement. Aucune autre industrie ne valorise autant la notion de patrimoine, comme fondement de son unicité : les marques de luxe se projettent d’autant plus dans le futur qu’elles ont l’assurance de leur passé qui les distingue, comme il confère distinction aux adeptes de la marque.

On comprend alors l’affinité profonde entre ce secteur et Notre-Dame, patrimoine de la culture française, de son histoire, là où se concentre le sacré national depuis huit siècles. Le luxe est la vitrine de la France, de sa capacité à produire des objets dérivés de l’art issus de marques d’élégance nourries par leur histoire et leurs lieux. La France, qui représente une histoire et un terroir communs à ces marques, a pour symbole quelques monuments érigés au rang de patrimoine de l’humanité, au premier rang desquels figure Notre-Dame.

Les familles, pas les marques

Il n’aura échappé à personne que les maisons de luxe sont les nouveaux mécènes de l’art aujourd’hui. Hier les familles patriciennes de Florence ou de Venise encourageaient les arts, tout comme nos Rois de France avant que l’État ne se porte garant de la culture et de sa diffusion à tous en développant musées, écoles d’art, académies, etc. Mais l’État-providence ne peut pas tout. En outre, l’art est devenu un marché très spéculatif où les prix des tableaux ou sculptures s’envolent, car ces pièces sont uniques, donc objets de rivalité pour leur possession par les musées du monde entier, dont ceux, désormais, des pays émergents.

L’État étant limité dans ses dépenses, le luxe est devenu mécène incontournable de l’art. Il en a les moyens et le savoir-faire. Cela s’inscrit également dans une démarche à long terme dite d’artification visant à transformer le non-art en art. Le luxe se veut le produit dérivé de l’art. D’où la multiplication des collaborations avec les artistes contemporains de tous pays, le sponsorship d’expositions grandioses hymne aux créateurs de mode, ou encore la création de musées comme la Fondation Louis Vuitton.

Le bâtiment de la Fondation d'entreprise Louis Vuitton, à Paris, a été inauguré en 2014. Oliverouge 3 / Shutterstock

Cela change la perception des objets du luxe eux-mêmes. À ce titre, il était naturel que les grandes maisons du luxe se portent d’emblée au secours de cette grande maison symbolique qu’est Notre-Dame. Le secteur du luxe doit beaucoup à la France, il se devait de le lui rendre.

On notera enfin que les offres de dons furent portées au nom des familles elles-mêmes, Pinault, Arnault, Bettencourt… certes à travers leurs fondations dont c’est la fonction, mais pas à travers leurs marques notoires. Car la portée symbolique eût été toute autre. La mise en avant des marques, c’est « faire du commerce », c’est réintroduire les marchands du temple au moment où l’édifice lui-même avait un pied à terre, et où toute idée d’intérêt à court terme est bannie. C’eût été surtout déroger au sacré…

The Conversation

Jean-Noël Kapferer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

L'April demande la publication du SILL 2019 et la feuille de route de la DINSIC

Paris, le 18 avril 2019. Communiqué de presse.

Des événements et des interviews récents concernant la place du logiciel libre et des données ouvertes au sein de l'État sont inquiétants. Cédric O, nommé récemment secrétaire d'État chargé du numérique, sera évidemment jugé à l'aune de son action mais d'ores et déjà il peut appuyer deux actions concrètes : la publication officielle du SILL 2019 (Socle interministériel de logiciels libres) et la feuille de route de la DINSIC.

Fin février 2019, le journal Contexte annonçait que Christian Quest avait remis sa démission à Nadi Bou Hanna, nommé fin 2018 à la tête de la Direction interministérielle du numérique et du système d’information et de communication de l’État (DINSIC). Christian Quest, par ailleurs porte-parole d'OpenStreetMap, était chargé de mission au sein d'Etalab1. Par sa démission il souhaitait tirer une sonnette d'alarme concernant les changements de priorité de la DINSIC suite à la nouvelle nomination. Il explique son départ par une « une feuille de route utilitariste et court-termiste n'intégrant quasiment aucune des valeurs qui l'ont fait rejoindre Etalab ».

Dans une interview donnée à Next INpact en mars 2019, Nadi Bou Hanna expliquait notamment que la priorité au logiciel libre était un « «débat du début des années 2000 » et qu'il préférait « une approche pragmatique ». En mars également, dans un article publié par Acteurs publics il était écrit « dans l'écosystème, certains craignent une remise à plat par le nouveau directeur, alors qu’une nouvelle dynamique animait l’Etat depuis peu, entre la promotion du logiciel libre et de l’ouverture des données au sein des administrations via le programme Entrepreneurs d’Intérêt Général (entre autres), la nomination d’un référent logiciels libres à la Dinsic et le lancement d’une communauté d’acteurs du libre au service de l’intérêt général dénomée "Blue Hats". ».

Autre signe inquiétant, la non publication du SILL (Socle interministériel des logiciels libres). Ce document a notamment vocation à encourager l’usage concerté et coordonné des solutions libres dans l’administration. Le SILL est généralement publié en tout début d'année depuis 2013 et pour le moment aucune publication ne semble prévue.

Un retour en arrière qui serait d'autant plus étonnant et inquiétant que la Cour des comptes validait en février 2018 la stratégie mise en place par la DINSIC, notamment sur le recours aux logiciels libres, et émettait des recommendations pour qu'elle soit amplifiée et relayée au sein des services de l'État.

L'April demande solennellement au secrétaire d'État chargé du numérique la publication officielle du SILL 2019 et la publication de la feuille de route de la DINSIC.

  • 1. le service au sein de la DINSIC chargé d’accompagner les administrations dans leurs démarches d’ouverture de données publiques