Émission « Libre à vous ! » du 11 juin 2019 — Podcasts et références

La ving-neuvième émission Libre à vous ! de l’April a été diffusée sur la radio Cause commune, mardi 11 juin 2019.

Nous avons commencé par la présentation d'un nouveau documentaire sur le logiciel libre intitulé « LOL - Logiciel libre une affaire sérieuse » avec François Zaïdi, réalisateur. Nous avons enchaîné avec notre sujet principal qui portait sur OpenStreetMap, avec Noémie Lehuby, contributrice, secrétaire de l'association OpenStreetMap France et co-fondatrice de Jungle Bus, Christian Quest, porte-parole d'OpenStreetMap France, et Jean-Christophe Becquet, animateur de l'initiative Dessine ta ville et formateur autour d'OpenStreetMap. Nous avons poursuivi par la chronique « Pépites Libres » de Jean-Christophe Becquet, qui a porté sur les films libres de la fondation Blender. Nous avons terminé par des annonces diverses.

La prochaine émission sera diffusée en direct sur la bande FM en Île‐de‐France (93,1 MHz) et sur le site Web de la radio mardi 18 juin 2019, de 15 h 30 à 17 h. Notre sujet principal portera sur le Collectif des Hébergeurs Alternatifs,Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires (CHATONS).

La radio Cause Commune dispose d'une messagerie sur laquelle vous pouvez laisser des messages (annonces, rires, poèmes, coups de gueule, vœux…) destinés à passer à l’antenne sur la radio. Le numéro à appeler est le +33 1 88 32 54 33.

Télécharger ce contenu au format Epub

Commentaires : voir le flux atom ouvrir dans le navigateur

Snowden et le contrôle électronique du parc humain


Par Nicolas Bonnal – Juin 2019 – Source nicolasbonnal.wordpress.com

Nicolas BonnalL’expression parc humain vient de l’incertain Sloterdjik, néo-penseur allemand des nullissimes nineties, aujourd’hui bien oublié. Elle me paraît pourtant bonne. Pour savoir comment nous avons été domestiqués par le marché et par l’étatisme moderne, on relira les classiques que je n’ai cessé d’étudier ici-même : Debord, Mattelart, Marx, Heidegger, Tocqueville et bien sûr Platon (le chant VIII j’allais dire, de la République, qui précise comment on ferme les âmes, pour retourner l’expression du bon maître Allan Bloom). Parfois un contemporain comme l’historien américain Stanley Payne résume très bien notre situation de résignés, d’anesthésiés et de petits retraités de l’humanité. Comme dit l’impayable Barbier, les retraités ont pardonné à Macron. Alors…

J’ai écrit trois livres, tous différents, sur Tolkien en insistant sur le point essentiel de son grand-œuvre populaire dont je pensais qu’il ouvrirait nos âmes (mais quelle forfanterie, mais quelle erreur encore…) : ne pas utiliser les armes du système. Or en utilisant sa matrice électronique et son medium-message, nous n’avons fait que le renforcer. À preuve la lâcheté et l’indifférence dont nous avons fait preuve le jour où ce bon système est venu, avec ses loups et ses agents, arrêter le plus célèbre des nôtres, le malheureux (et pas même martyr, parce que pas très courageux non plus) Assange. En prétendant lutter contre le système en cliquant nous l’avons renforcé, utilisant son terrain, alors que Sun Tze nous recommande de ne pas le faire.

Mettez-vous au faite du terrain et choisissez ce qu’il y aura de plus avantageux pour vous…

Or en se mettant dans l’espace virtuel où nous sommes contrôlés vingt-quatre heures sur vingt-quatre… Mais passons. J’ai eu assez de clics contre moi (« mais pour qui ce méprisant se prend, je suis rebelle moi, mais le système s’écroule quoi ») pour savoir où j’en suis.

Un qui semble avoir compris cette réalité de nos royaumes peu combattants est le réfugié Snowden, rongé par le calvaire juridique que subissent, du fait de leur aide, plusieurs de ses anciens amis. Snowden ne voit pas du tout le système en crise, et il a bien raison Snowden. Le système devenu tout-puissant dans les années 2010 (migrants, Libye, Syrie, théorie du genre, Facebook-Twitter, métastase du contrôle fiscal, intellectuel, facial…) triomphe aussi avec ses adversaires chinois ou russes (merde, depuis quand ces deux puissances incarneraient la liberté ?). Le système triomphe et nous dévore exsangues. Il laissera la chair comme ces pumas qui ne se repaissent que du sang des brebis dans mes pampas. Et on consommera sans sourciller cette chair quand on nous interdira la consommation de viande.

On l’écoute alors, Snowden, repris par ZeroHedge.com, le blog du gloom and doom qui ne s’est jamais fait trop d’illusion sur notre résistance néostalinienne ou identitaire.

Le lanceur d’alerte de la NSA, Edward Snowden, a déclaré jeudi que les personnes dans les systèmes de pouvoir avaient exploité le désir humain de se connecter afin de créer des systèmes de surveillance de masse. Snowden  est apparu à l’Université Dalhousie de Halifax, en Nouvelle-Écosse, via une vidéo en direct de Moscou, pour prononcer un discours liminaire sur la série de dialogues ouverts de l’université canadienne.

La suite n’avait rien de rassurant. On imagine le décor du Ghost Writer de Polanski ou d’un championnat mondial et glacial d’échecs (le film de Zwick sur Bobby Fisher était aussi très bon) :

Pour le moment, a-t-il dit, l’humanité est dans une sorte de « moment atomique » dans le domaine de l’informatique. « Nous sommes en train de procéder à la plus grande redistribution du pouvoir depuis la révolution industrielle, et cela est dû au fait que la technologie offre une nouvelle capacité », a déclaré Snowden.

Le techno-servage que j’évoquais dans mon livre sur Internet, nouvelle voie initiatique, est en place :

« C’est une influence qui touche tout le monde à tout endroit », a-t-il déclaré. « Elle n’a aucun respect pour les frontières. Sa portée est illimitée, si vous voulez, mais ses garanties ne le sont pas. »  Sans de telles défenses, la technologie peut affecter le comportement humain.

Le grand triomphateur est le pouvoir bancaire-institutionnel qui peut nous priver à tout moment de notre liberté ou même… de notre argent (mot plus éclairant que liberté) :

Les institutions peuvent « surveiller et enregistrer les activités privées des personnes sur une échelle suffisamment large pour que nous puissions dire que cela est proche de la toute-puissance », a déclaré Snowden. Ils le font via « de nouvelles plateformes et de nouveaux algorithmes », grâce auxquels « ils peuvent changer notre comportement. Dans certains cas, ils sont capables de prédire nos décisions – et aussi de les pousser – à des résultats différents. Et ils le font en exploitant le besoin humain d’appartenir.

Les gens se sont jetés sur Facebook. Et pourtant…

« Nous ne nous inscrivons pas pour cela », a-t-il ajouté, écartant ainsi l’idée que les gens sachent exactement à quoi s’en tenir avec les plateformes de médias sociaux comme Facebook.

« Combien d’entre vous qui ont un compte Facebook lisent réellement les conditions d’utilisation? » demanda Snowden. « Elles consistent en des centaines et des centaines de pages de jargon juridique que nous ne sommes pas qualifiés pour lire et évaluer – et pourtant, elles sont considérés comme contraignantes pour nous. »

Le contrôle par les algorithmes. On se souvient de ces cathos extatiques qui partaient se faire casser la gueule dans les rues pour défendre « la famille », et qui une fois leurs cathédrales incendiées ou occupées par les islamistes, se sont empressés d’aller voter LREM à Paris ou ailleurs. Dix ans de dressage face de bouc par les algorithmes-système cela vous reformate un cerveau. De toute manière, voter pour le reste des partis… Lisez le dernier texte de Dimitri Orlov, très bon là-dessus.

Puis Snowden résume le piège. Comme toujours, l’enfer était pavé de bonnes intentions « (vous serez comme des dieux …) » :

« C’est grâce à ce type de connexion technologique impie et à une sorte d’interprétation inhabituelle du droit des contrats « , a-t- il poursuivi, « que ces institutions ont été en mesure de transformer cette plus grande vertu de l’humanité, à savoir le désir d’interagir et de connecter coopérer et partager – transformer tout cela en une faiblesse « .

« Et maintenant », a-t-il ajouté, « ces institutions, à la fois commerciales et gouvernementales, s’en sont inspirées et … l’ont structuré et l’ont ancré là où elles sont devenues le moyen de contrôle social le plus efficace de l’histoire de notre espèce.  »

« Peut-être que vous en avez entendu parler », a déclaré Snowden. « C’est une surveillance de masse. »

Quand je vois ces ados ou ces vieux  le nez piqué dans leur smartphone (smart désigne la douleur en saxon, la mort en russe) je me dis que nous avons du souci à nous faire ou à botter en touche.

Une solution ? Celle qu’indiquait Carl Schmitt dans son maître-opus sur le Partisan : le tellurisme. C’était celle aussi du cosmonaute dans 2001 : éteindre l’ordinateur-système pour repasser en contrôle manuel.

Nicolas Bonnal sur Amazon.fr

Les grands auteurs et la théorie de la conspiration Chroniques sur la Fin de l'Histoire LA CULTURE COMME ARME DE DESTRUCTION MASSIVE Machiavel et les armes de migration massive: Chroniques apocalyptiques

Sources

  • ZeroHedge.com
  • Nicolas Bonnal – Internet nouvelle voie initiatique (Les Belles Lettres) ; Les mystères de Stanley Kubrick (éditions Dualpha).

LibreOffice, c’est stylé !

Drupal

Pour continuer cette série d’articles concernant les logiciels libres, je me devais de vous présenter également l’autre logiciel de gestion de blog que j’utilise régulièrement depuis des années …

GAFAM : le déclin de l’empire américain - La Méthode scientifique


Divorce- photo Pixabay

Titre : GAFAM : le déclin de l’empire américain ?
Intervenants : Sébastien Soriano - Tristan Nitot - Maxime Gierczak - Pierre-Yves Gosset - Noémie Naguet de Saint Vulfran - Nicolas Martin
Lieu : Émission La Méthode scientifique - France Culture
Date : mai 2019
Durée : 57 min 55
Écouter ou télécharger le podcast
Présentation de l'émission
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : divorce, photo Pixabay - Licence Pixabay
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Logo France Culture

Description

Dans quelle mesure la puissance acquise par les géants du numérique d’aujourd’hui doit-elle nous inquiéter ? Comment l’Europe tente-t-elle de s’emparer du problème de la possibilité de démanteler les GAFA aujourd’hui ?

Transcription

Nicolas Martin : Le moteur de recherche de Google, Google Search, possède 94 % des parts de marché en France. Le système d’exploitation de la firme, Android, est installé sur neuf appareils mobiles sur dix. La moitié du commerce électronique aux États-Unis passe par Amazon. Quant à Facebook, sa capitalisation boursière équivaudrait au PIB cumulé de 65 pays de la planète. Ces GAFAM – puisqu’il faut ajouter Apple et Microsoft – sont-ils devenus trop gros ? Si gros qu’ils parlent d’égal à égal avec les États les plus puissants, voire de supérieur à inférieur. Est-il temps d’intervenir, comme le suggère récemment le cofondateur de Facebook, qui appelle, ni plus, ni moins, à démanteler le géant numérique.

« GAFAM : le déclin de l’empire américain ? », c’est le programme monopolistique qui est le nôtre pour l’heure qui vient. Bienvenue dans La Méthode scientifique.

Et pour évoquer cette perspective, de moins en moins utopique, d’un éventuel démantèlement de ces géants américains du numérique, nous avons le plaisir de recevoir aujourd’hui Sébastien Soriano.

Sébastien Soriano : Bonjour.

Nicolas Martin : Vous êtes le président de l’Arcep, l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes, et Tristan Nitot. Bonjour.

Tristan Nitot : Bonjour

Nicolas Martin : Vous êtes vice-président de Qwant et ex-président et fondateur de Mozilla Europe.
Vous pouvez suivre comme tous les jours cette émission en parallèle via notre fil Twitter @lamethodefc.
Alors cette idée un peu folle, un peu irréaliste au premier abord, de pousser au démantèlement de ces entreprises devenues cyclopéennes, elle n’est finalement pas nouvelle, elle résonne comme un écho de moins en moins lointain depuis une bonne dizaine d’années, mais elle a pris un nouveau tour tout récemment : le mois dernier exactement, le cofondateur de Facebook a lancé une offensive médiatique pour appeler au démantèlement de sa créature. Écoutez cet extrait du journal de France Inter le 9 mai dernier.

Voix off d'une journaliste de France Inter : Direction les États-Unis à présent où un fondateur de Facebook appelle à démanteler le réseau social ; Chris Hughes reproche à sa création d’être devenue trop puissante. Les précisions de Grégory Philipps à Washington.

Voix off de Grégory Philipps : Il est de notoriété publique que les deux hommes qui ensemble ont imaginé Facebook en 2004 dans leur chambre d’étudiant à Harward ne s’entendent plus. Chris Hughes, d’ailleurs, a quitté la compagnie trois plus tard et revendu toutes ses actions en 2012. Mais l’attaque vient donc, cette fois, de l’un des créateurs du réseau social ; le plan média est parfaitement orchestré : tribune dans le New York Times, interviews radio et télé comme ici sur NBC.
« Si je parle aujourd’hui c’est parce que Facebook est devenu trop gros », dit Chris Hughes et dans le New York Times il précise : « Zuckerberg a aujourd’hui plus d’influence que n’importe quel dirigeant politique ou chef d’entreprise dans le monde ». Dans cette tribune, Hughes exprime à regrets « qu’à l’époque, en 2004, nous n’ayons pas imaginé que nos fils d’actualité et leurs algorithmes allaient ainsi changer notre culture, influencer des élections ou donner la parole à des dirigeants nationalistes ». Sur la radio publique NPR enfin, Chris Hughes explique qu’à ses yeux Zuckerberg est tellement puissant qu’il ne doit de comptes à personne, dit-il, et les autorités devraient démanteler sa compagnie et la réguler. Avec Facebook, Instagram et WhatsApp, l’entreprise connaît une situation de quasi-monopole que Chris Hughes a contribué à créer il y a 15 ans.

Nicolas Martin : C’était le 9 mai dernier. Une réaction, l’un et l’autre finalement à cette offensive médiatique. C’est quoi ? C’est une fausse ingénuité, en quelque sorte, ou, au contraire, est-ce que c’est un véritable signal d’alerte ? Sébastien Soriano.

Sébastien Soriano : Je crois qu’il y a une prise de conscience. C’est-à-dire que pendant assez longtemps on a tous joué avec ces nouveaux outils, profité du confort nouveau qu’ils nous apportaient, notamment sur les smartphones, et puis c’était plutôt sympa dans la queue à la boulangerie de regarder son fil Facebook, son fil Twitter. Et finalement on est en train de se rendre compte que cette immixtion totale de ces outils dans nos vies elle donne un immense pouvoir à ces acteurs d’Internet, donc effectivement ça soulève des questions qui sont légitimes.
On peut regretter que ce soit mis sur la table sous l’angle un peu de la vengeance personnelle, donc il faut faire attention, je trouve, dans ce débat, de ne pas rentrer sur une approche qui soit excessivement punitive et de se dire ils sont gros, donc ils sont méchants. C’est un peu plus subtil que ça. Mais sur le fond oui, il y a bien une prise de conscience et heureusement.

Nicolas Martin : Qu’en pensez-vous Tristan Nitot ?

Tristan Nitot : Ils sont gros, ce n’est pas pour ça qu’ils sont méchants, mais ils ont quand même démontré qu’ils pouvaient être méchants. J’essaye de lister sur mon 1 les bévues multiples de Facebook, mais en fait, je n’ai pas le temps ! Je n’ai pas assez de doigts pour taper sur mon clavier les différents scandales qui, semaine après semaine, s’égrainent avec des choses qui, à chaque fois, coupent le souffle.

Nicolas Martin : Par exemple. Donnez-nous des exemples concrets.

Tristan Nitot : Un jour, Zuckerberg, il y a un an et demi dit : « Vous savez, Facebook ça ne va pas, cette année mon engagement c’est de réparer Facebook. » C’était ses vœux d’il y a 18 mois. Et juste après, trois mois plus tard, en fait on découvre qu’ils offrent aux utilisateurs un VPN ; un VPN c’est un système qui permet de chiffrer les communications pour qu’on ne puisse pas être repéré quand on se connecte.

Nicolas Martin : Ce qui est notamment utile dans certains pays qui interdisent Facebook. Pour contourner les interdictions nationales, notamment dans certains pays d’Asie comme la Chine.

Tristan Nitot : C’est utile dans ces cas-là, mais il y a aussi plein de gens qui veulent faire du téléchargement illégal ou des choses comme ça, qui utilisent un VPN pour brouiller les pistes. Donc Facebook offre un VPN à ses utilisateurs et c’est gratuit. Alors les gens se précipitent dessus et, en fait, on se rend compte que Facebook effectivement protège les utilisateurs, mais analyse tout le trafic réseau qui passe par ce VPN. Ça lui permet d’analyser comment les gens qui utilisent Facebook utilisent aussi des concurrents, pour pouvoir mesurer concrètement ce qui est fait avec le trafic sur les concurrents, donc détecter les concurrents les plus dangereux.

Nicolas Martin : Ça c’est dire une fois de plus que Facebook, Google, que ces GAFAM, Apple, Amazon, Microsoft, ont des comportements qui sont des comportements abusifs compte-tenu de leur situation quasi monopolistique. Ce constat-là est, je pense, fait de façon très très large aujourd’hui. Quand on parle de démantèlement on a tout de même le sentiment d’avoir recours à des outils qui sont des outils d’un autre temps, alors que l’air est plutôt au sens de l’agrégation, Sébastien Soriano.

Sébastien Soriano : Oui. Mais il faut, je crois, reconnaître l’immense échec de l’ensemble des politiques publiques qui sont censées faire en sorte que les marchés soient concurrentiels. C’est un point de départ qui me paraît essentiel. Et c’est ce constat d’échec qui doit nous motiver, qui doit ensuite nous servir à aller chercher des outils qui sont non traditionnels, parce que ce constat d’échec est quand même particulièrement éclatant. On a des autorités qui sont en charge de faire en sorte qu’on contrôle les abus de position dominante, qu’on vérifie que les entreprises qui fusionnent n’atteignent pas une situation de marché qui soit trop forte et la situation est absolument dramatique : quand on cherche un réseau social on n’a pas le choix ; quand on cherche un moteur de recherche, on en reparlera, on a le choix, mais il y a quand même un énorme avantage compétitif aujourd’hui au moteur de recherche Google pour des raisons qu’on explicitera. Donc le point de départ de tout ça, c’est qu’on n’a pas le choix ! Et le choix c’est une énorme discipline de fonctionnement du marché, parce que quand vous êtes une entreprise et que vous avez de la concurrence, vous avez peur de perdre vos clients. Donc la discipline qui est induite par cette concurrence, elle n’existe pas dans le numérique et c’est ça le problème.

Nicolas Martin : Aujourd’hui, Tristan Nitot, ce chemin de l’idée d’un démantèlement, en tout cas peut-être d’aller dans le sens inverse de ce que l’histoire économique récente nous montre, il est réaliste ?

Tristan Nitot : Moi je pense que c’est possible et c’est clairement quelque chose qu’il faut envisager. Un Google, de façon un peu imagée, il y a des coutures entre les différentes filiales et on pourrait découper suivant ces coutures. Pourquoi est-ce que Android ce serait la même boîte que le moteur de recherche Google ? Ce n’est pas le même métier, il y en a un ils font du logiciel, il y en a un ils font un service. On peut très bien imaginer de découper, comme ça, par appartement : Android pourrait être une entreprise indépendante qui serait pérenne et bénéficiaire en tant que telle, et puis le moteur de recherche Google aussi. On pourrait en découper sa régie publicitaire, en faire une indépendante qui serait ouverte aux tiers. Vous voyez, ce genre de choses. Pourquoi pas ?

Nicolas Martin : Vous conviendrez que, a priori, voir le problème sous cet angle ça ne va pas tout à fait ou ça n’a pas l’air de tout à fait correspondre à l’économie néolibérale de concentration qui est celle que l’on constate dans le secteur du numérique depuis les dix-quinze dernières années ?

Tristan Nitot : Oui, mais en même temps, l’économie libérale comme ça, si elle est libérale, elle n’est plus au service du consommateur, elle est au service des plus riches. Quand vous avez une situation de monopole, eh bien vous êtes comme une citadelle imprenable et la tentation est grande d’utiliser cette situation de monopole sur un secteur pour l’étendre à un autre secteur. Microsoft l’a fait en son temps : ils avaient un monopole Windows, ils l’ont fait sur internet Explorer d’où la création de Mozilla il y a 21 ans maintenant. À l’inverse, on l’a aussi chez Google : ils l’ont fait sur le moteur de recherche, ils ont fait ensuite Android, ensuite ils ont fait Google Play Store, etc., et ils ne cessent de s’agrandir. Idem chez Facebook. Facebook c’est d’abord le réseau social, ensuite c’est Messenger, ensuite c’est WhatsApp, ensuite c’est Instagram, etc.

Nicolas Martin : Sébastien Soriano.

Sébastien Soriano : Je crois que votre question sur la course à la taille est finalement absolument centrale.

Nicolas Martin : C’est ce qu’on constate, plus qu’une question c’est un constat de ce qui s’est passé ces quinze dernières années.

Sébastien Soriano : Absolument. Tout à fait. Et moi, personnellement, je n’y suis pas fondamentalement opposé. C’est-à-dire que je pense que le numérique dégage effectivement une capacité de mobilisation qui peut être extrêmement positive. Donc le fait de condamner la taille des acteurs en tant que telle n’est pas quelque chose dans lequel je me retrouve.
Pour moi, le problème réel c’est la diversité. C’est-à-dire qu’il y ait des grands acteurs c’est sans doute très bien parce que cette taille génère ce qu’on appelle des gains d’efficacité qui sont ensuite restitués aux consommateurs par des services qui vont être plus performants grâce à toutes les données dont ils peuvent disposer, qui permettent de les optimiser ; ça permet aussi d’amortir des coûts d’innovation sur une base de clientèle qui est plus large, donc ça permet d’apporter des services moins chers, d’ailleurs ils sont souvent gratuits. Donc la taille en tant telle n’est pas forcément ennemie de l’intérêt du consommateur. Le problème c’est l’absence de diversité. Le problème c’est qu’il n’y a, à chaque fois, qu’un, éventuellement deux acteurs, on est content quand on a deux acteurs et c’est vraiment ça le cœur du problème.

[Interlude musical]

Voix Off : La Méthode scientifique, Nicolas Martin.

Nicolas Martin : Nous parlons donc tout au long de cette heure des GAFAM pour poser la question, finalement, de leur taille critique et des réactions à avoir face à cette taille critique. Faut-il aller, faut-il pousser vers un démantèlement, vers une séparation de leurs activités en différentes entreprises ? Nous en parlons avec Sébastien Soriano, président de l’Arcep, et Tristan Nitot, vice-président de Qwant. On y reviendra d’ailleurs dans un instant. Peut-être un mot rapidement, Sébastien Soriano, j’ai donné quelques chiffres au début de cette émission pour évaluer l’ampleur de cette situation monopolistique qui est celle des GAFAM. Est-ce que vous avez quelques chiffres, quelques données en tête, qui pourraient permettre de mesurer exactement quelle est leur situation sur le marché du numérique ?

Sébastien Soriano : Je crois qu’un chiffre qui est particulièrement parlant c’est celui de la capitalisation boursière de ces acteurs. Si vous regardez quelles étaient les grandes entreprises mondiales, vous aviez essentiellement des entreprises du secteur pétrolier, quelques grands constructeurs automobiles et des banques. Ça c’était le paysage que vous aviez il y a une vingtaine d’années. Maintenant vous avez quelques grands acteurs, effectivement, du numérique qu’ils soient américains ou chinois en général, qui sont les plus grandes capitalisations mondiales. Vous avez des acteurs qui ont des bases de clients de plusieurs milliards, des centaines de millions et parfois au-delà du milliard d’individus. Donc ce sont des effets d’échelle que l’on n’avait jamais atteints jusqu’à présent et je crois que c’est ça qui est particulièrement impressionnant. On dit souvent qu’ils sont plus forts que les États, c’est parce que, effectivement, sur la France, Google est une entreprise qui n’est pas si puissante que ça mais son poids c’est d’être présente à l’échelle mondiale et ça, ça lui donne une puissance de frappe qui est, jusqu’à présent, inédite.

Nicolas Martin : Tristan Nitot.

Tristan Nitot : C’est sûr qu'aujourd’hui deux milliards et quelques d’utilisateurs pour Facebook, c’est beaucoup et, en même temps, il ne faudrait quand même pas les prendre pour des clients. Moi je pense que si on les considère comme des clients on réfléchit sur des mauvaises bases. Souvent, quand je parle à des gens, je leur dis : « Est-ce que vous êtes clients de Google ou de Facebook ? — Oui, on est des consommateurs, ce sont des entreprises. » Donc ils se mettent naturellement, psychologiquement, dans cette idée qu’ils sont clients puisque ce sont des entreprises. Mais non ! Et je leur demande généralement, « quand vous voyez deux vaches dans un champ est-ce que vous pensez qu’elles sont clientes sont du fermier ? — Eh bien non ! C’est stupide. » Évidemment que la vache n’est pas cliente du fermier. Elle est logée gratuitement, nourrie gratuitement, elle est peut-être contente d’être là. Bon ! Elle va finir à la boucherie et on lui prend son lait et ses veaux entre temps. Le fait est qu’elle n’est pas cliente du fermier. Eh bien c’est pareil chez Google et Facebook, on est le bétail de ces plates-formes parce que le vrai client c’est l’annonceur publicitaire. En fait, ils retiennent les utilisateurs avec des services intéressants, ils leur pompent de la donnée personnelle et ils les nourrissent avec de la publicité ciblée. Tout ça est finalement extrêmement pervers, parce qu’on a l’impression qu’ils sont généreux, qu’ils nous font des cadeaux avec des services gratuits. La vérité c’est que non ! Ils nous traient comme du bétail.

Nicolas Martin : C’est le vieil adage « si ça n’est pas payant c’est que le produit c’est vous. » Néanmoins, ce qui est intéressant quand on regarde aujourd’hui cette histoire d’un éventuel démantèlement et de quelques partisans, notamment aux États-Unis, notamment dans le camp démocrate qui invoque l’histoire. Effectivement, aux États-Unis, il y a une histoire assez forte de destruction de monopoles, on en reparlera, via le Sherman Anti-Trust Act, que ce soit dans le système pétrolier d’abord puis dans le système des télécommunications. Avant de parler de ces exemples historiques, j’aimerais revenir sur ce que vous disiez tout à l’heure Tristan Nitot. Parce que, dans le domaine du numérique finalement, Sébastien Soriano, on a déjà vu ça : Microsoft avec Internet Explorer, avec Windows Media Player, par la voix notamment de la Commission européenne, s’est fait taper sur les doigts, a été obligée d’introduire, de force, de la concurrence et de renoncer à certaines parts de son monopole. C’est de l’histoire récente ça.

Sébastien Soriano : Oui. Effectivement force est de constater qu’on n’a pas appris de l’histoire et qu’on n’a pas su anticiper ce qui allait se passer avec ces grands acteurs. Moi je préfère les appeler des big tech que les GAFA.

Nicolas Martin : GAFAM pour remettre Microsoft dans le lot, il apparaît souvent.

Sébastien Soriano : Justement, comme tout le monde n’est pas d’accord sur la liste, moi je préfère parler des big tech.

Nicolas Martin : Parlons donc des big tech.

Sébastien Soriano : C’est un choix personnel.

Tristan Nitot : Je suis d’accord avec vous, parce qu’en fait mettre Apple dans le même sac qu’un Google et qu’un Amazon, pour moi ça n’a pas vraiment de sens. Amazon a vraiment un business model très différent et Apple aussi.

Sébastien Soriano : Et au fond, je crois que ce qu’on a raté, ce qu’on a vraiment raté dans l‘analyse, dans la compréhension économique de ce qui était en train de se passer, c’est la notion d’effet de réseau, ce qu’on appelle aussi la loi de Metcalfe.
La notion d’effet de réseau c’est quelque chose de très simple : si vous créez un service, par exemple un réseau social comme Facebook, eh bien ce service est d’autant plus attractif qu’il y a déjà vos amis qui sont sur le réseau. Donc au début, évidemment, c’est très dur de créer un réseau social parce qu’il n’y a personne dessus, donc ce n’est pas intéressant de se connecter. Mais une fois que vous passez une certaine taille critique, vous avez ce qu’on appelle un effet boule de neige. C’est-à-dire que les gens viennent s’abonner ou s’inscrire à votre service parce que les autres sont déjà dessus. Et cette loi des effets de réseau est extrêmement puissante chez tous les acteurs du numérique, parfois de manière inattendue. Par exemple Google, pour prendre l’exemple d’un moteur de recherche, on peut se dire que la performance de Google c’est que son algorithme de recherche est très performant. Mais en fait, il y a d’autres facteurs beaucoup plus insidieux : comme tout le monde va sur Google aujourd’hui, Google sait très bien ce que les gens cherchent ; il sait les questions que chacun pose et ensuite Google sait sur quoi vous avez cliqué, au bout de la combientième page. Donc cette information de savoir ce que les gens ont cherché et ce sur quoi ils ont cliqué, eh bien ça va les rendre plus intelligents pour répondre à des requêtes semblables d’autres personnes. Donc on voit là que le fait d’être déjà dans la place, d’être déjà l’acteur de référence, ça vous rend plus efficace.
Donc au bout d’un moment, la sélection, c’est-à-dire la performance entre les acteurs et le choix que peut faire le consommateur d’aller voir tel ou tel acteur, n’est plus liée à la qualité intrinsèque du service, elle est juste liée au fait que vous êtes le meilleur acteur de la place. Et ça, c’est un énorme défi par rapport à toute la théorie économique. On a vécu sur ce qu’on appelle le paradigme schumpétérien, c’est-à-dire c’est le meilleur innovateur qui va l’emporter et qui va remplacer les autres, eh bien ce mécanisme ne fonctionne plus parce que ces grands acteurs de la tech sont protégés par ces effets de réseau. Ce qui fait que, alors qu’on a pensé que comme Facebook avait remplacé Myspace et Google avait remplacé Altavista, eh bien aujourd’hui personne ne remplace les big tech.

Nicolas Martin : C’est très important ce que vous venez de dire, à plein d’égards, et on va y revenir tout à l’heure quand on va parler des solutions parce qu’on va se rendre compte qu’effectivement cet effet de réseau c’est une sorte de ticket d’entrée qu’il est très difficile et de plus en plus difficile d’acquérir au vu de l’ampleur aujourd’hui de ces big tech, pour utiliser votre terminologie.
J’aimerais tout de même qu’on revienne sur cette histoire récente, notamment celle de Microsoft et de ce qui s’est passé, que vous évoquiez tout à l’heure Tristan Nitot. C’est-à-dire qu’on a vu dans l’histoire récente, sans avoir besoin de remonter à l’histoire de Rockfeller et de sa compagnie pétrolière démantelée par le Sherman Anti-Trust Act, on a vu un géant du numérique qui s’est fait, pour utiliser une expression familière que vous me pardonnerez, tailler des croupières ; à qui on a dit, à un moment donné, : « Vous ne pouvez pas être en situation monopolistique sur l’ensemble de ces territoires ». Vous pouvez nous rappelez en quelques minutes ce qui s’est passé, s’il vous plaît Tristan Nitot, et voir en quelle mesure cela peut ou pourrait être appliqué à la situation actuelle ?

Tristan Nitot : En fait c’est très simple : au début il y avait Microsoft qui avait deux grandes parties de business. La première c’était Windows, vendre une plate-forme avec des ordinateurs sous Windows. C’est une plate-forme en ce sens qu’en tant que telle ça ne fait rien tant que vous n’avez pas mis des applications dessus. C’est cette relation qui est essentielle, on va le voir par la suite, mais la force de la plate-forme c’est que vous en avez besoin pour faire tourner des applications. Les applications c’est ce qui est vraiment utile : ça va être un traitement texte, un tableur, un réseau social, de la messagerie, etc. C’est ça que veut l’utilisateur au final, mas il a besoin d’une plate-forme pour les faire tourner. Donc le business de Microsoft c’était vendre la plate-forme Windows, mais aussi vendre les applications les plus connues, en l’occurrence ce qu’on appelle, ce qu’on appelait à l’époque le Pack Office, Word, Excel, Powerpoint, etc.
Et puis, un jour, le Web est arrivé avec la société Netscape qui a popularisé le navigateur web auprès du grand public. Et les gens de Netscape ont commencé à dire « vous savez le web c’est formidable, ça tourne sur Windows, ça tourne sur les Mac et ça tourne aussi sur ce qu’on appelait à l’époque les machines Unix. À partir du moment où vous avez un navigateur web, d’ailleurs Netscape fournit un navigateur web, regardez il est gratuit ou quasiment gratuit sauf pour les entreprises, mais voilà, vous avez ça vous vous affranchissez du problème de ce qu’est une plate-forme. Que vous ayez Windows ou autre vous aurez accès au Web et sur le Web, qui est lui-même une plate-forme, vous aurez toutes les applications que vous voudrez plus tard. Là on n’y est pas tout à fait, mais on est en train de le construire, ça va venir bientôt. »
Et là crise de panique chez Microsoft – ils avaient le monopole de la plateforme, celle que tout le monde utilisait – en se disant « mais en fait on est devenus complètement banalisés par le Web, ce n’est pas encore fait mais ça va venir, ça se profile, il faut réagir. » La méthode qu’ils ont choisie c’était de dire « puisque nous avons encore le monopole sur Windows, nous allons construire notre propre navigateur qui s’appelle Internet Explorer, qui a quasiment disparu aujourd’hui à part sur les vieilles machines, et nous allons le faire gratuit face à Netscape qui va donc être déstabilisée et, mieux que ça, nous allons l’intégrer dans Windows. Ce qui fait qu’avec le renouvellement des PC, vous aurez un nouveau PC avec le temps qui passe, vous avez un nouveau PC, vous avez Windows et avec vous avez Internet Explorer, donc vous n’avez plus d’intérêt à utiliser Netcape Navigator qui était le navigateur de Netscape. »

Nicolas Martin : Ce qui a eu la peau de Netscape par ailleurs.

Tristan Nitot : Effectivement, Netscape en est morte. Mais Microsoft a été attaquée par le Department of Justice américain en disant « attendez, là vous faites exactement ce qu’il est interdit de faire, parce que c’est mauvais pour le consommateur. Vous aviez déjà un monopole Windows et, en fait, vous faites levier sur ce monopole pour acquérir un nouveau monopole sur le marché des navigateurs, qui est un marché différent de celui des systèmes d’exploitation type Windows ». Donc avec le risque, clairement compris par le législateur, qui est que, eh bien, vous faites la théorie des dominos. Vous avez un monopole et hop ! vous en avez maintenant un deuxième et grâce à ce deuxième vous en avez un troisième et à la fin vous avez le monopole sur tout et les gens sont complètements asservis.

Nicolas Martin : Ce qui s’est passé avec Windows Media Player, c’est la même chose pour un lecteur de contenus multimédia.

Tristan Nitot : Exactement. C’était facile pour eux, avec le monopole sur la plate-forme, de commencer à acquérir le monopole sur les applications. Ils l’ont fait avec Word, ils l’ont fait avec Excel, etc.

Nicolas Martin : Ce qu’on entend, Sébastien Soriano, ce que vient de décrire Tristan Nitot c’est exactement ce qui est en train de se passer dans d’autres secteurs, que ce soit sur Google, que ce soit sur Facebook, c’est-à-dire utiliser un monopole et puis, en acquérant des sociétés, non plus en développant forcément du coup des logiciels ou des applications, eh bien petit à petit ! Voilà ! En acquérir de nouveaux dans d’autres secteurs. Pourquoi ce qui s’est passé avec Microsoft ne serait pas applicable aujourd’hui à ce qui est en train de se passer notamment avec Facebook et Google ?

Sébastien Soriano : D’abord il y a eu une réaction de la Commission européenne qui a sanctionné Google à deux reprises, récemment, donc la Commissaire à la concurrence Margrethe Vestager qui, comme vous le savez, est maintenant potentielle candidate pour être Présidente de la Commission européenne, a prononcé des sanctions très importantes de plusieurs milliards d’euros à l’encontre de Google, justement pour avoir fait ce genre d’effet de levier en utilisant son monopole sur un marché pour l’étendre vers un autre.

Nicolas Martin : Quatre milliards en 2018 pour Android.

Tristan Nitot : Google Shopping aussi.

Nicolas Martin : Google Shopping. Un milliard et demi pour la régie publicitaire AdSense au mois de mars dernier, etc.

Sébastien Soriano : Donc il y a eu une réaction. Il y a eu une réaction. Pour autant, ça ne veut pas dire que tout a été bien anticipé. Notamment il y a un point que vous avez souligné qui est celui des acquisitions. C’est-à-dire qu’il y a une chose qui est de faire ce qu’on appelle de la croissance interne, c’est-à-dire de développer des nouveaux services qu’on a inventés en interne et ça, le droit de la concurrence ne peut pas l’empêcher. On ne peut pas empêcher les gens d’avoir des bonnes idées. Mais une autre chose c’est effectivement d’aller chercher des bonnes idées à l’extérieur. Et ça, je pense qu’il y a eu une claire naïveté de la part des autorités de la concurrence qui ont laissé faire, qui ont laissé les big tech faire leurs courses, racheter des pépites et ainsi créer des conglomérats absolument extraordinaires. C’est quand même fou de se dire qu’on a laissé Google racheter YouTube ; on a laissé Google racheter Android ; on a laissé Facebook racheter WhatsApp.

Nicolas Martin : Et Instagram.

Sébastien Soriano : Avec le recul c’est absolument sidérant.

Nicolas Martin : Comment on explique que les autorités de régulation de la concurrence, qui sont très attentives, pourtant, à ne pas créer justement d’oligopoles à ce point-là puissants, et les autorités de la concurrence américaines le sont normalement particulièrement, comment se fait-il qu’elles n’ont pas réagi à ces rachats ? Est-ce qu’on a une explication à ça ? Sébastien Soriano.

Sébastien Soriano : Oui. D’abord je ne voudrais pas leur taper dessus à ces autorités et je m’associe complètement à leur échec ayant moi-même travaillé à l’Autorité de la concurrence française, donc je ne suis pas en train de donner des leçons après coup. C’est un échec auquel je m’associe.
Je pense que nous avons sous-estimé ces effets de réseau dont je parlais tout à l’heure et nous avons cru au paradigme schumpétérien. C’est-à-dire que nous avons pensé, finalement, que tout ça c’était très innovant, ça bougeait très vite et que ce n’était pas très grave si Facebook achetait ce service avec quelques millions d’utilisateurs, finalement ce n’était pas si énorme et que, eh bien oui, il y aurait quelqu’un dans un garage qui, dans quelques semaines, inventerait quelque chose de très disruptif et complètement différent et qui remplacerait ces innovations.
Je crois qu’on a été trop confiants, trop enthousiastes aussi vis-à-vis du numérique en se disant tout ça, ça bouillonne, ne créons pas trop d’entraves ; si on commence à vouloir réguler l’innovation, on va la brider. Je pense que c’est vraiment cet état d’esprit qui nous a guidés pendant trop longtemps et qui, aujourd’hui, nous a amenés dans cette impasse.

Nicolas Martin : Alors que le marché était précisément en train de se fixer.

Sébastien Soriano : Absolument. Et ce qu’on a sous-estimé c’est le fait qu’il n’y aurait pas d’aller-retour. C’est-à-dire que ce qu’on a sous-estimé, encore une fois, c’est cet effet d’accumulation, avec ces effets de réseau qui fait qu’aujourd’hui c’est extraordinairement difficile de ré-ouvrir le jeu.

Nicolas Martin : Tristan Nitot, un mot tout de même pour compléter ce que vient de dire Sébastien Soriano, mais aussi, parce que, comme il vient d’être dit, des amendes, des amendes lourdes, on parle d’amendes en milliards de dollars, ont été prononcées. Ça n’a pas du tout, pour le moment en tout cas, l’effet que ça a pu avoir à l’époque sur Microsoft puisque, comme vous l’avez souligné, après la condamnation de Microsoft pour Internet Explorer c’est la naissance de Mozilla, c’est l’ouverture de la brèche pour de nouveaux logiciels de navigation, etc.

Tristan Nitot : Moi je suis assez dubitatif sur l’efficacité de la régulation au niveau de Microsoft. C’est-à-dire que médiatement ça a été catastrophique pour eux. Ils avaient quand même des habitudes dans le domaine : traîner tellement de casseroles ça devenait gênant pour le business parce qu’ils commençaient à avoir une réputation de chacal, évidemment on n’avait plus envie de travailler avec eux. Ils se ont dit on va calmer le jeu.

Nicolas Martin : Et avec des logiciels qui techniquement, en plus, n’étaient pas très solides, pour le dire euphémiquement.

Tristan Nitot : Donc c’est plus là que ça a joué. En fait, en termes de régulation, ce qui a été fait n’a pas été très efficace. Il n’y a pas eu d’amende record. Ils ont été obligés de changer de braquet. Je pense que Mozilla a changé les choses, parce qu’une alternative a émergé, mais sans l’aide du régulateur. Objectivement. Moi je n’ai touché jamais d’argent de la Commission européenne ou de je ne sais qui pour développer Mozilla. Rien. Zéro

Nicolas Martin : Mozilla, Safari, Chrome évidemment derrière. Windows Media Player aujourd’hui n’existe plus. Il y a d’autres lecteurs qui sont nés, VLC2, d’autres players qui sont nés, Winamp pour la musique. Ça a quand même ouvert des brèches.

Tristan Nitot : Oui. C’était plus un signal et en plus, si vous voulez, de toute façon Microsoft avait perdu tout intérêt pour Internet Explorer. C’est-à-dire qu’en fait ils avaient eu ce qu’ils voulaient, tuer Netscape, et ils ont complètement arrêté d’investir dans Internet Explorer. C’est ce qui a permis au projet Mozilla d'émerger, c’est qu’en fait Microsoft s’était endormie au volant, donc on a pu construire un navigateur qui était meilleur que celui de Microsoft alors qu’il n’y avait à rien à gagner. C’est pour ça que Mozilla c’est une fondation, c’est à but non-lucratif. Vous ne pouvez pas arriver et faire un business plan en disant « je vais faire un navigateur gratuit pour contrer celui gratuit et mauvais de Microsoft », à l’époque parce que, de toute façon, il n’y a pas d’argent à gagner.

Après les choses ont changé. Google a fait un navigateur, en l’occurrence Chrome qui est en situation monopolistique aujourd’hui ; on peut estimer, je n’ai pas les chiffres, mais ils ont au moins 60 % de parts de marché si ce n’est plus et tous les autres sont, en fait, des clones de Chrome, des sous-versions de Chrome. Il n’y a que Firefox et sa dizaine de pour cents qui résiste. C’est-à-dire, qu’en fait, Firefox a 10 % et Chrome et ses dérivés c’est quasiment 80 % et puis peut-être quelques pour cents pour Safari.
Fondamentalement ça c’est parce que Chrome a un business model : c’est le cheval de Troie de Google Search. C’est un business model dérivé.

Nicolas Martin : Le moteur de recherche de Google.

Tristan Nitot : Voilà. Exactement.

Nicolas Martin : Sébastien Soriano, finalement sur la façon dont Chrome, mine de rien, a réussi à s’engouffrer dans cette brèche-là et ensuite a fait avec Mozilla ou, en tout cas, a tenté de faire avec Mozilla3, ce que Microsoft a réussi à faire avec Netscape4. C’est-à-dire on sait comment Google a empêché de plus en plus à Mozilla de fonctionner, a entravé le fonctionnement de Firefox.

Sébastien Soriano : Oui. Je suis d’accord avec ce que dit Tristan Nitot sur le fait qu’en termes de régulation, les décisions de la Commission européenne vis-à-vis de Microsoft n’ont pas bien trouvé la manière d’aider les concurrents. Mais ça a été quand même un signal et c’est quand même la responsabilité de ces autorités de concurrence, à un moment, de taper du point sur la table pour permettre d’ouvrir les vannes. D’ailleurs dans les années 50, dans les années 60, aux États-Unis il y a une politique de concurrence extrêmement vigoureuse, qui a permis d’ouvrir des brevets, de Xerox. Il y a eu aussi une décision très forte vis-à-vis d’AT&T, vis-à-vis d’IBM et cette politique antitrust très forte a bénéficié à des nouveaux entrants qui sont les acteurs de la Silicon Valley.

Nicolas Martin : AT&T a été démantelé en 1982 au moment où ils avaient plus d’un million d’employés.

Sébastien Soriano : Ce qui est triste c’est qu’on a manqué ces opportunités, notamment en Europe, on a manqué des vagues d’innovation qui ont été ouvertes à ce moment-là et je pense que c’est le vrai défi de l’Europe maintenant. OK, on peut pleurer, on peut taper sur les acteurs en place, c’est une chose, mais le vrai défi maintenant c’est quelle est la réponse qu’on peut apporter, qui va aider l’émergence d’alternatives.

Nicolas Martin : Est-ce que vous pensez que la politique antitrust américaine, cette ancienne politique qui a fait ses preuves, aujourd’hui elle ne pourrait plus être opérante dans le contexte économique actuel ?

Sébastien Soriano : Si, bien sûr, mais il faut inventer des outils spécifiques. C’est-à-dire qu’il ne faut pas seulement taper sur les grands acteurs, il faut trouver la manière de les ouvrir, notamment ouvrir leurs données, ouvrir ce qu’on appelle des interfaces qui permettent à de nouveaux acteurs de se développer dans ces écosystèmes.

Nicolas Martin : Tristan Nitot, vous partagez ce point de vue ?

Tristan Nitot : Absolument. La régulation en tant que telle, old school, à l’ancienne façon…

Nicolas Martin : Par la loi…

Tristan Nitot : Par la loi c’est compliqué parce que la loi évolue forcément moins vite que la technologie qui évolue à une vitesse hallucinante, qui veut prendre les gens à contre-pied, etc. Ça c’est un premier point. Et puis, effectivement, il faut trouver des alternatives et ces alternatives je vais en soumettre deux :

un, l’interopérabilité5. Vous me pardonnerez le mot un peu compliqué, mais c’est la possibilité d’ouvrir ces interfaces, faire fonctionner un système existant avec d’autres systèmes ; donc ils sont interopérables, ils peuvent opérer entre eux étymologiquement ; ça c’est une première possibilité ;

et la deuxième chose c’est la portabilité des données. Puisque vous avez vos données chez Facebook peut-être que vous pourriez les prendre et les porter ailleurs pour que vous ne perdiez pas vos amis. Deux mots qu’il faudra explorer.

Nicolas Martin : Eh bien on va précisément les explorer dans la deuxième partie de cette émission dans un instant.

[Pause musicale]

Nicolas Martin : He's got the whole world in His hand, « Il a tout le monde entre ses mains », de Mahalia Jackson sur France Culture à 16 heures 35. C’est un peu ce dont on parle au cours de cette heure, puisque nous parlons des big tech que nous ne voulons plus appeler les GAFAM puisque toutes ces entreprises ne sont pas exactement sur le même statut. Nous parlons de la question de leur démantèlement. Ces entreprises sont-elles devenues si grosses, si puissantes, qu’il faille aujourd’hui les scinder en plusieurs petites entités ? Nous en parlons avec Sébastien Soriano qui est le président de l’Arcep, l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes, et avec Tristan Nitot qui est vice-président de Qwant et ex-président et fondateur de Mozilla Europe.

Tout de suite, comme tous les mercredis à mi-parcours, c’est l’heure de retrouver La Recherche montre en main.
Aujourd’hui nous avons le plaisir d’être en ligne avec Maxime Gierczak. Bonjour.

Maxime Gierczak : Bonjour Nicolas.

Nicolas Martin : Vous êtes ex-doctorant à l’université Grenoble Alpes. Vous travaillez sur le consentement et le droit des données personnelles dans le domaine des technologies de l’information. Merci beaucoup d’être avec nous. On vous écoute pour la présentation de vos travaux.

Maxime Gierczak : Aujourd’hui je vais vous parler de la question de la protection des données personnelles, mise en avant notamment suite à l’adoption par le Parlement européen du Règlement sur la protection des données, communément appelé RGPD6. Ce sont surtout les nombreuses affaires ayant éclaboussé certaines entreprises qui ont contribué à la prise de conscience collective quant à l’utilisation de nos données. On peut citer à titre d’exemple le scandale Cambridge Analytica aux États-Unis ou encore la sanction de 50 millions d’euros prononcée par la CNIL contre Google, dont vous avez parlé tout à l’heure.
Dans ces affaires, outre l’atteinte à la vie privée des personnes, toutes ont un point commun, c’est la question du consentement à l’utilisation des données.
Dans le cas de Facebook c’est assez simple puisque les personnes concernées n’avaient tout simplement pas donné leur consentement à cette utilisation.
Pour Google, c’est la façon dont le consentement a été recueilli par l’acceptation des conditions générales d’utilisation qui posait problème.

En effet, depuis l’entrée en vigueur du RGPD, tout citoyen européen doit pouvoir donner son consentent à l’utilisation de ses données. Le consentement est donc un fondement légal au traitement des données, mais il peut également servir de dérogation à l’utilisation de certaines données dont l’usage est par principe interdit, comme les opinions religieuses, les données de santé ou les condamnations pénales.
Un des enjeux est donc d’analyser la portée de ces deux rôles, fondement et dérogations, et les différentes formes d’expression du consentement. En cela l’interprétation stricte ou souple des textes est un enjeu majeur pour une économie des données en pleine effervescence.
Le risque d’une législation trop stricte pourrait être la disparition des petits acteurs, notamment français, n’ayant pas les moyens de s’adapter, tout en favorisant les GAFA qui, eux, disposent d’armées de juristes et de moyens financiers démesurés.
A contrario, adopter une législation trop souple ferait peser le risque d’une disparition de facto de la vie privée et de son corollaire, le droit au respect de celle-ci.

Pour tenter de mieux définir le consentement, j’ai donc, dans un premier temps, procédé à une approche théorique en établissant une synthèse des ouvrages de droit traitant de la question. Une des problématiques principales est le peu de textes à notre disposition par comparaison avec des sujets juridiques éprouvés. J’ai donc décidé de reprendre la notion du consentement à partir d’un domaine où il est très bien défini, et c’est le cas en matière contractuelle, puisque le consentement est une condition nécessaire à la formation d’un contrat mais peut également permettre de déroger à certaines règles dites supplétives.
En faisant une analogie entre le consentement en droit des données et le consentement dans l’avis du contrat, on observe l’existence de trois phases successives similaires :

  • tout d’abord l’expression et le recueil du consentement ;
  • ensuite la conservation et la charge de la preuve du consentement ;
  • et enfin la disparition ou la caducité du consentement.

Cette idée nous permet donc d’envisager un régime juridique du consentement en droit des données qui serait proche que celui qui est existant en matière de contrat.

Également dans son caractère dérogatoire, le consentement interroge aussi sur les limites de ce pouvoir de dérogation. Quelles sont les règles impératives auxquelles le consentement ne peut pas déroger ? Un parallèle intéressant ici peut être fait notamment avec l’ordre public qui justifie l’interdiction du commerce d’organes alors même que nous pouvons normalement disposer de notre corps comme nous l’entendons, comme nous pouvons disposer de nos données.

Face à cette matière nouvelle, mon analyse s’est également attachée à l’observation de la pratique des différents acteurs. En effet, j’ai eu l’opportunité de travailler dans une entreprise de veille stratégique, de réputation numérique, qui analysait des données des réseaux sociaux. Aujourd’hui, en tant que juriste délégué à la protection des données dans le groupement hospitalier de territoire Bresse Haut-Bugey, porté par le Centre hospitalier de Bourg-en-Bresse, j’ai l’occasion de découvrir de nouveaux questionnements liés au secteur de la santé comme la question, notamment, du consentement des ayants droit pour l’utilisation des données d’une personne décédée dans le cadre d’une étude clinique. Sujet qui intéresse aussi les réseaux sociaux puisque le nombre de comptes sur Facebook de personnes décédées devrait, d’ici 50 ans, dépasser celui des vivants.

Après un an, on peut donc déjà entrevoir quelques tendances qui se dessinent. Si le temps de recueil du consentement et de l’information préalable se précisent en jurisprudence, on observe également déjà l’évolution de pratiques dont on peut s’interroger sur la sincérité. À titre d’exemple, beaucoup d’entreprises tentent aujourd’hui de contourner l’exigence de ce consentement en fondant la légalité de leur traitement sur la notion encore floue d’intérêt légitime, ce qui promet certainement des arrêts intéressants sur le sujet.
Les autorités de contrôle et les juges préciseront au cours de ces prochaines années nombre de notions et j’aurai à cette occasion la chance d’être un spectateur contemporain de la construction de cette nouvelle réglementation sur la protection des données. Rendez-vous donc dans quelque temps pour faire le bilan.

Nicolas Martin : Merci beaucoup Maxime Gierczak d’avoir été avec nous à La Recherche montre en main, une chronique qu’on peut retrouver comme toutes les semaines sur de la page de La méthode scientifique sur franceculture.fr.

Voix off : La Méthode scientifique, Nicolas Martin.

Nicolas Martin : Et à 16 heures 41 nous allons donc nous consacrer à ces solutions : comment faire pour contourner, pour démanteler, pour prendre en petite partie ces immensités que sont devenues les big tech ? Et au chapitre des solutions, eh bien comment proposer aux consommateurs une alternative aux services proposés par ces entreprises ? Comment engager une forme d’entreprise, en quelque sorte, de désintoxication ?
Bonjour Noémie Naguet de Saint Vulfran.

Noémie Naguet de Saint Vulfran : Bonjour Nicolas. Bonjour à tous.

Nicolas Martin : Bienvenue dans ce studio, Vous avez donc essayé de trouver des solutions à votre addiction névrotique à Twitter.

Noémie Naguet de Saint Vulfran : Oui. Et j’ai rencontré pour ça Pierre-Yves Gosset, qui est directeur de Framasoft7, une association d’éducation populaire aux enjeux du numérique. C’est suite aux révélations d’Edward Snowden qui pointait notamment du doigt le fait que la concentration des GAFAM rendait une surveillance de masse économiquement possible, qu’il a lancé en 2014 « Dégooglisons Internet »8. C’est une campagne qui a pour objectif de proposer aux consommateurs des services alternatifs à ceux proposés par Google aujourd’hui. L’idée générale est de casser les monopoles et de redistribuer les services aujourd’hui concentrés chez les GAFAM à de plus petites structures.

Pierre-Yves Gosset : On a lancé cette campagne avec trois objectifs :

  • le premier c’était de sensibiliser le public à ces questions de centralisation d’Internet, de concentration des pouvoirs ;
  • le deuxième objectif c’était de démontrer qu’il existait des alternatives et qu’elles étaient disponibles, même si elles sont souvent un peu moins jolies, moins performantes, etc. ;
  • et le troisième objectif c’était d’essaimer notre démarche puisque nous ne visions pas du tout à être le Google du Libre, mais on voulait être une association qui montrait que c’était possible et petit à petit essayer d’essaimer notre démarche au travers d’autres structures, que ça soit des associations, des entreprises, qui pourraient reprendre un petit peu le modèle de ce qu’on faisait.

Noémie Naguet de Saint Vulfran : J’ai bien compris que l’idée c’était de découper Google en petits services. Quels sont les types de services que vous proposez chez Framasoft ?

Pierre-Yves Gosset : On propose aujourd’hui 34 services alternatifs à ceux de Google, Facebook, Microsoft. La campagne s’appelait « Dégooglisons Internet » mais c’était vraiment « dégafamisons » Internet. On avait choisi Google parce que c’est une des entreprises qui présente l’un des plus gros problèmes de concentration des pouvoirs. On voulait, en présentant ces 34 services alternatifs, montrer tout simplement que mon cousin, un professeur, un comptable pouvaient utiliser autre chose que Google. Donc dans les différents services qu’on a mis en place, on a par exemple Framapad9 qui est une alternative à Google Docs, qui permet de rédiger collaborativement des documents en ligne.
La différence c’est que nous on ne capte pas les données, on est sans publicité et on est uniquement financés par les dons. Ce qui nous permet de faire ça aujourd’hui c’est ce qu’on appelle le logiciel libre. Ce sont des logiciels qui sont développés le plus souvent par des utilisateurs ou des utilisatrices, qui participent à ce qu’on appelle un commun numérique, c’est-à-dire que la recette de cuisine du logiciel est disponible, on va pouvoir l’améliorer. Et puis il y a une partie de ces logiciels libres qui sont aussi, des fois, développés par des entreprises.
Nous on s’est faits porteurs de cette idée que le logiciel libre était une réponse à la problématique de la centralisation de Google en disant « les gens utilisent massivement Google Docs et il est possible, finalement, d’avoir des alternatives qui ne nous ne obligent pas à passer par Google. »
Aujourd’hui Framapad c’est plusieurs centaines de milliers de pads qui sont ouverts, c’est plusieurs dizaines de milliers d’utilisateurs chaque jour et ça montre bien qu’un autre Internet est possible.
Framapad ce n’est pas nous qui l’avons développé, c’est basé sur un logiciel libre qui préexistait qui s’appelle Etherpad.

On en développé nous-mêmes. Par exemple on a développé une alternative à YouTube qui s’appelle PeerTube10. La problématique de YouTube c’est quoi ? Il y a en a plusieurs. D’abord c’est un service qui est extrêmement concentré. C’est-à-dire qu’aujourd’hui c’est la plate-forme de diffusion de vidéos : chaque minute qui passe ce sont 500 heures de vidéos qui sont rajoutées sur YouTube, donc il y a un problème de concentration. Un des problèmes qu’on voit avec YouTube c’est son algorithme qui fait que quand on regarde une vidéo de chatons on a une vidéo d’extrême droite qui va s’afficher à côté Pourquoi ? Parce que l’algorithme de YouTube est fait pour que vous passiez le maximum de temps en ligne et que ce qui maintient l’attention des gens ce sont des vidéos qui font le clash, qui font le buzz. Donc il fallait pouvoir montrer qu’il y avait d’autres possibilités.
La problématique qu’on avait c’était que si on ouvrait un service alternatif à YouTube, on risquait d’avoir des centaines, des milliers d’heures de vidéos déposées chaque jour, ce qui aurait eu un coût non négligeable. Donc on a choisi de développer PeerTube sur une technologie qui s’appelle la fédération. Elle permet de mettre différents petits YouTube en relation les uns avec les autres : le PeerTube de Framasoft, le PeerTube de Radio France, le PeerTube de DataGueule qui héberge son propre PeerTube, etc. Du coup, le fait de les mettre en relation, permet en entrant sur une seule de ces installations d’avoir accès, finalement, aux vidéos qui sont ailleurs, donc de répartir et de mutualiser le coût d’hébergement et diffusion de ces vidéos. Ce qui est absolument essentiel si on veut sortir de ce confort de la centralisation, il faut proposer un autre modèle.

Noémie Naguet de Saint Vulfran : Vous n’utilisez pas du tout les données personnelles des utilisateurs ?

Pierre-Yves Gosset : Non, on s’en contrefiche. On pourrait y avoir accès. La grosse différence clairement avec Google c’est que nous nous n’en faisons aucune exploitation commerciale. Les gens viennent utiliser nos services, si ça leur plaît ils peuvent faire un don.

Noémie Naguet de Saint Vulfran : Par rapport aux logiciels que vous avez développés ou dont vous vous servez chez Framasoft, comment vous voyez les choses à plus ou moins long terme ? En termes de développement et d’augmentation de l’utilisation ?

Pierre-Yves Gosset : On ne vise absolument pas à être le Google du Libre, ce qu’on souhaite c’est décentraliser. On répartit le pouvoir. On revient un petit peu aux fondamentaux d’Internet qui dit que l’intelligence du réseau se trouve plutôt en périphérie du réseau plutôt que centralisée sur quelques très gros points.
Pour faire ça on a choisi d’essaimer les différents processus technologiques qu’on a pu mettre en œuvre auprès d’autres structures, non pas pour qu’elles puissent monter un Framapad, mais monter un Totopad, un Infinipad, un Aprilpad, ce qui fait que ça crée une forme de résilience. Si Framasoft met demain la clef sous la porte, eh bien il y aura d’autres structures qui pourront prendre la suite. Les technologies sont là, elles existent, elles fonctionnent chez d’autres structures et c’est pour nous la meilleure solution de résistance à cette concentration du pouvoir chez Les GAFAM.

Noémie Naguet de Saint Vulfran : Est-ce qu’il est vraiment possible de proposer des alternatives à tous les services de Google aujourd’hui ?

Pierre-Yves Gosset : Oui, et ça a un coût qui est infiniment moindre. J’avais fait le calcul, je crois, de quel était le rapport entre le chiffre d’affaires de Google et le budget annuel de Framasoft, on tombait sur trois secondes du chiffre d’affaires ; c’est absolument ridicule. Et pourtant on est capables aujourd’hui, avec neuf salariés et 35 adhérents, de fournir un service à peu près à 500 000 personnes chaque mois. Donc avec très peu de temps salarié, on est en capacité de répondre à une très grande demande.
Maintenant, ce que sous-entend votre question, c’est jusqu’où on peut aller en grossissant ? Nous on pense que grossir est une erreur. On pense, au contraire, qu’il faut plutôt créer une espèce de réseau d’AMAP du numérique, un petit peu comme il y a des réseaux d’AMAP, des associations de maintien de l’agriculture paysanne, qui sont en capacité de vous fournir des choux et des carottes produits par les producteurs qui sont au plus proche de vous. On pense et on espère voir se développer un réseau d’AMAP du numérique qui seront en capacité de vous proposer des services au plus proche de chez vous. Pour nous un effet positif attendu et important c’est de réduire la distance qu’il y a entre les utilisateurs et les utilisatrices du numérique et les producteurs et productrices du numérique.

[Interlude numérique]

Nicolas Martin : Voilà ce reportage du jour chez Framasoft pour essayer de réfléchir aux solutions. Simplement une réaction à ce que vous venez d’entendre l’un et l’autre. Sébastien Soriano.

Sébastien Soriano : Ce que j’apprécie dans ce témoignage c’est un état d’esprit positif. C’est-à-dire qu’il faut faire attention sur ce sujet des big tech et du numérique de ne pas tomber dans une espèce d’état d’esprit qui serait négatif, dépressif, dans lequel tout serait dangereux et où la seule solution serait de barrer la route à des acteurs en place. Je crois qu’il faut renouer avec une sorte d’esprit de conquête et il faut être ambitieux. Il faut se dire que nous, en Europe… Parce qu'aujourd’hui un des problèmes c’est qu’il n’y a pas d’acteurs européens, pas de grands acteurs européens.

Tristan Nitot : Euh !

Nicolas Martin : Dit-il, devant le vice-président de Qwant.

Tristan Nitot : Il n’est pas encore assez grand. Il le sera peut-être un jour.

Nicolas Martin : On est d’accord. On va y revenir dasn un instant.

Sébastien Soriano : Aujourd’hui on n’a pas de grands acteurs. Et moi je ne suis pas non plus pour dire il ne faut que des grands acteurs, j’apprécie la diversité, donc j’apprécie ce qui a été dit par Framasoft sur le fait qu’il y a d’autres modèles qui ne sont pas nécessairement la recherche de la taille critique.
En tout cas cet état d’esprit de conquête qui est de dire nous, l’Europe, on peut avoir des acteurs à nous, on peut avoir un modèle à nous, on peut avoir une cohabitation, on peut avoir une diversité pour peser face aux big tech et avoir nos alternatives, je pense que c’est vraiment ça la voie qu’il faut suivre.

Nicolas Martin : Justement du coup, Tristan Nitot, vice-prédisent de Qwant11, moteur de recherche open source, qui n’utilise pas les données personnelles, la réaction de Sébastien Soriano qui dit qu’il n’y a pas d’acteurs européens finalement suffisamment importants, on revient à cet effet de réseau, à la taille critique, comment on fait ? Quelle est la recette ?

Tristan Nitot : Moi je ne suis absolument pas dans la résignation. Je suis un passionné du numérique depuis toujours, je trouve que c’est formidable. Je trouve que ces dernières années ce business model de la publicité ciblée qui implique une centralisation et une collecte de données personnelles pour cibler la pub, en fait c’est toxique.

Nicolas Martin : Très bien !

Tristan Nitot : Mais je ne reste pas les bras croisés et chez Qwant, depuis bientôt six ans, on fait un moteur de recherche qui est déjà souverain au sens qu’il est français et il a une vocation européenne ; il n’y a pas de raison que l’Europe n’ait pas son moteur de recherche c’est quand même quelque chose d’essentiel, donc c’est une première chose, et il joue le coup d’après. C’est-à-dire qu’il n’essaye pas d’imiter Google. Il veut un service qui, on espère, sera aussi bon que celui de Google et on s’en approche vraiment, mais on se veut différent sur le fait qu’on ne collecte pas de données personnelles, parce qu’on pense, je pense que c’est toxique pour nos démocraties de mettre tout le monde sous surveillance comme ça. Ce que dit Pierre-Yves Gosset c’est que la surveillance de masse est rendue économiquement possible parce qu’on concentre les données.

Nicolas Martin : Ce constat est indubitable, je pense que beaucoup de monde le partage. La question reste entière : comment on fait pour acquérir cette taille critique ? Qwant se développe, il y a de plus en plus d’utilisateurs. Ça reste encore, évidemment par rapport à la concurrence, on va dire modeste, excusez-moi l’emploi du terme, mais néanmoins c’est la réalité des chiffres. Comment on fait quand on est Qwant, quand on est PeerTube pour, d’un seul coup, acquérir une taille suffisante, pour enclencher cette boucle de rétroaction positive ?

Tristan Nitot : Ce n’est pas d’un seul coup, malheureusement, mais progressivement, à force d’acharnement, de peaufiner le produit, d’être innovant, de se différencier en termes de positionnement. Le fait de vouloir un, concurrencer Google, mais deux, respecter la vie privée, c’est unique et ça fait qu’on a une croissance incroyable chez Qwant.

Nicolas Martin : Donnez-nous quelques chiffres si vous en avez ?

Tristan Nitot : Ils ne sont pas tous publics, mais disons que toutes les semaines en comité de direction on constate plusieurs points de croissance par semaine. Donc la croissance chez Qwant est incroyable.

Nicolas Martin : L’équipe de La Méthode scientifique vient de s’y mettre donc on sera dans les chiffres de la semaine prochaine.

Tristan Nitot : Je vous y encourage. Il y a une attente du marché. Ils en ont marre des scandales, ils se disent qu’est-ce que je peux faire ? En fait, changer de moteur de recherche, ce n’est pas très compliqué. Un moteur de recherche c’est plus facile à changer qu’un réseau social parce qu’un réseau social si je n’y retrouve pas mes amis, il n’a pas beaucoup d’intérêt, donc ça fait que quitter Facebook, c’est compliqué. Alors que changer de moteur de recherche, c’est vrai que plus il a d’utilisateurs, plus il est pertinent, mais vous pouvez changer facilement en allant sur qwant.com et cliquer sur « je veux utiliser Qwant ».

Nicolas Martin : Quitter son réseau social effectivement, Sébastien Soriano, c’est plus compliqué, sauf quand on parle portabilité, interopérabilité, or ça, évidemment, face à ces acteurs-là, face à ces acteurs émergents qui emploient, qui cherchent, qui poussent à la roue pour les obtenir, eh bien évidemment les big tech freinent des deux pieds sur le frein à main si je puis me permettre.

Sébastien Soriano : Évidemment c’est le coffre-fort, donc il est fermé à triple tour et ces acteurs en place se défendent très fortement.

Nicolas Martin : Est-ce que les pouvoirs publics peuvent aider ?

Sébastien Soriano : Voilà ! Absolument ! Donc je pense que ça doit être notre priorité numéro un. C’est-à-dire, finalement s’il faut démanteler, c’est quelque part démanteler de l’intérieur, c’est-à-dire faire en sorte que de manière proactive on aide des alternatives à se développer.
Qu’est-ce qu’on a fait ? Moi je suis responsable aujourd’hui d’une autorité qui s’appelle l’Arcep qui a régulé les Télécoms. Qu’est-ce qu’on a fait depuis 20 ans dans les Télécoms ? Je vous rappelle qu’avant il y avait un monopole aussi, c’était France Télécom. Eh bien on a forcé France Télécom à faire quelque chose qui s’appelle le dégroupage, c’est-à-dire que son réseau, qui était en l’occurrence son réseau téléphonique, on l’a forcée à l’ouvrir, ce n’était pas gratuit, c’était payant. On en a défini les conditions techniques, tarifaires et on a permis à des nouveaux entrants, des nouveaux acteurs, d’utiliser ce réseau. Et aujourd’hui, dans ces nouveaux acteurs, il y a des grandes réussites : il y a Free, il y a SFR, il y a Bouygues Télécoms, donc on a réussi à créer un écosystème d’une grande variété qui permet aujourd’hui aux citoyens de bénéficier du choix.

Nicolas Martin : France Télécom c’était une entreprise publique.

Sébastien Soriano : Mais pour moi c’est la même chose !

Nicolas Martin : C’est plus facile de contraindre une entreprise publique quand l’État a la majeure partie des parts.

Tristan Nitot : Quand c’est une entreprise française.

Nicolas Martin : En plus.

Tristan Nitot : Aller réguler Google aujourd’hui !

Sébastien Soriano : Excusez-moi je considère que c’est un biais idéologique. Moi je pense que le sujet c’est le pouvoir de marché. Le sujet n’est pas la question de est-ce que c’est une propriété publique ou pas. Le sujet c’est d’avoir un pouvoir de marché, aujourd’hui, qui donne à des entreprises un pouvoir de vie ou de mort par rapport à des écosystèmes.
Quand Google Maps change son algorithme, change ses interfaces de programmation avec des startups, eh bien il y a des startups qui peuvent mourir parce qu’elles sont dépendantes de ce service pour les services qu’elles ont développés, et ça pour moi ce n’est pas tolérable. Ce n’est pas parce que c’est une entreprise privée que la régulation doit être plus faible.

Nicolas Martin : Sébastien Soriano, quels sont les leviers aujourd’hui des États ou de la Commission européenne pour forcer ce coffre-fort fermé à triple tour à la portabilité ?

Sébastien Soriano : Le problème aujourd’hui que nous avons c’est que le droit de la concurrence, de l’anti-trust européen, a l’habitude d’intervenir après coup, c’est-à-dire qu’il faut des longues procédures pour constater qu’il y a eu une infraction et ensuite on punit l’entreprise cinq ans ou sept ans après. Donc il faut renverser cette logique et passer à une régulation préventive dans laquelle on identifierait un certain nombre d’acteurs comme ayant une responsabilité particulière sur le marché étant donné leur taille et on leur imposerait a priori, donc sans attendre d’avoir constaté des infractions, un certain nombre d’obligations d’ouverture pour permettre à des nouveaux acteurs de rentrer. Exactement comme on l'a fait dans les Télécoms. Bien évidemment il faut adapter tout ça, il ne faut pas copier-coller, il faut trouver des subtilités, s’adapter à l’innovation, être agiles, mais c’est exactement la même logique qu’il faut mettre en place.

Nicolas Martin : Un mot de conclusion puisqu’on arrive à la fin de cette émission. Peut-être un mot d’optimisme ou d’espoir. Toutes ces entreprises, toutes celles dont on parle, ce sont des entreprises très jeunes avec des modèles économiques, avec un phénomène socio-économique très jeune. Est-ce qu’on peut imaginer que, comme tous ces phénomènes émergents, que la bulle va exploser ? Qu’à un moment donné ces phénomènes concentrationnaires vont forcément s’effondrer d’eux-mêmes sous la loi du changement des habitudes, de l'évolution du marché ? Qu’en pensez-vous en quelques mots ? Tristan Nitot.

Tristan Nitot : On y travaille. Fournir une alternative de meilleure qualité qui est dans un paradigme différent, c’est-à-dire respecter la vie privée, ce qui est complètement disruptif si vous me pardonnez le mot, c’est ça, et européen. Et je pense, j’ai l’espoir, toute ma carrière est fondée dessus, c’est arriver à proposer quelque chose de mieux qui est plus au service des individus et moins au service des Américains et de ces multinationales.

Nicolas Martin : Sébastien Soriano, on regardera dans dix ans, dans quinze ans ces grands groupes en disant « mais comment on a pu laisser faire ça ! Quelle aberration historique et économique ! »

Sébastien Soriano : Absolument !

Nicolas Martin : Vous le croyez vraiment ?

Sébastien Soriano : Comme disait Keynes « à long terme on est tous morts ». On peut gentiment regarder ça en attendant que ça s’effondre. Moi je crois que l’Europe doit se réveiller, il doit y avoir un sursaut effectivement d’action vis-à-vis de ces acteurs, encore une fois non pas pour les punir, il y a eu des belles innovations, des grands succès, mais pour créer les conditions d’avoir notre destin en main et que les utilisateurs aient le choix.

Nicolas Martin : Merci beaucoup, ce sera le mot de la fin. Merci Sébastien Soriano, merci Tristan Nitot d’être venus nous parler peut-être de cet avenir, de la fin, du démantèlement de ces grandes entreprises du numérique.

Merci à toute l’équipe de La Méthode scientifique, Antoine Beauchamp, Eléonore Pérès, Céline Loozen, Noémie Naguet de Saint Vulfran, Olivier Bétard à la réalisation et Alex Dang aujourd’hui à la technique.
Dans le prochain épisode de La Méthode scientifique, demain, nous vous raconterons une belle histoire « Comment la chaleur est devevnue de l'agitation ». Ce sera l'histoire de la thermodynamique demain au programme de La Méthode scientifique à 16 heures, jusqu’à preuve du contraire.

Voici le nouveau logo de Firefox (son éthique et ses valeurs)

Cette semaine, la Fondation a dévoilé le nouveau logo et le nouveau "look" de Firefox. Il doit "accompagner l'évolution de sa gamme de produits."
Où est passé le renard ?
Le renard fait place à une nouvelle icône, destinée à représenter l'ensemble des solutions proposées par la Fondation. Elle constitue une "invitation à rejoindre Firefox et à avoir accès à tout ce qu'il a à offrir".
Cette mutation va accompagner la transformation du navigateur, sur le bureau comme sur le mobile. Mais aussi les services (...)

- Applications

Interview de Thierry Bayoud, co‐auteur du film « Lol — Logiciel libre une affaire sérieuse »

Thierry Bayoud est co‐auteur du documentaire Lol — Logiciel libre une affaire sérieuse. Il est également bénévole au bar associatif parisien Le Bar commun, pour lequel il a organisé une semaine des Libertés numériques en novembre 2018. Pour lui, utiliser et promouvoir les logiciels libres et être bénévole dans une structure comme Le Bar commun à Paris sont les marqueurs d’une démarche plus globale.

En fin de dépêche, vous êtes invité à venir assister à l’avant‐première du film qui aura lieu le 20 juin à Paris.

Sommaire

Interview

Vous êtes l’auteur d’un documentaire sur le logiciel libre, Logiciel libre une affaire sérieuse, qu’est‐ce qui vous a amené à faire ce documentaire ?

En réalité, le titre est LoL — logiciel libre, une affaire sérieuse. Je suis co‐auteur avec Léa Deneuville, et François Zaïdi l’a réalisé. Nous avons décidé de le signer à trois car les rôles ont été assez perméables.

Deux constats nous ont amené à faire ce film :

  1. le concept du logiciel libre est relativement complexe pour qui n’est pas informaticien ou passionné d’informatique ;
  2. en 2015, lorsque le projet a été lancé, il n’existait, à notre connaissance, aucun documentaire qui traitait du sujet.

Quel en est l’optique ? Comment sera‐t‐il distribué ?

L’objectif principal a été pour nous de vulgariser le concept du logiciel libre pour qu’il puisse être compris par une personne n’ayant jamais entendu parlé du sujet avant de voir le film.

N’ayant aucun réseau dans le cinéma ou la télévision (Gigowatt Film est une toute petite structure), nous ne savons pas encore s’il sera distribué dans les circuits traditionnels. Nous mettrons tout en œuvre pour postuler dans les festivals de documentaire, nous démarcherons les distributeurs et les chaînes de télé, et nous espérons surtout qu’il vivra, au minimum, grâce aux sollicitations d’associations et de militants qui souhaiteront organiser des projections suivies d’une discussion autour du thème central qu’est le logiciel libre. Nous sommes en tout cas prêts à faire le tour de France pour amener ce film dans les coins les plus reculés s’il y a de la demande.

Pour le fabriquer, quels outils avez‐vous eu utilisés ? Quelles personnes ou structures avez‐vous contactées ?

Pour le fabriquer, François n’a malheureusement utilisé que des logiciels non libres ou presque, car, dans le domaine de la vidéo, il n’existe pas encore d’équivalent libre suffisamment efficace pour concurrencer les mastodontes installés depuis maintenant des décennies. C’est peut‐être le seul domaine dans lequel c’est encore le cas.

Nous avons contacté de nombreuses personnes et structures, notamment dans le monde du logiciel propriétaire. Celui‐ci n’a malheureusement pas répondu favorablement à notre invitation. Nous avons donc principalement des représentants du monde du Libre, et un représentant de l’État.

Auparavant, quelle connaissance du logiciel libre aviez‐vous (vous l’avez découvert à cette occasion vous en étiez déjà utilisateur, etc.) ?

J’ai découvert le logiciel libre à partir de 2010, et il m’a fallu deux ans pour appréhender correctement la question (je précise que je suis un utilisateur lambda de l’informatique et que mon métier n’a rien à voir avec). Cette durée, assez longue, a été pour moi le déclencheur d’une réflexion autour d’un moyen de vulgarisation de ce concept, très hermétique, car touchant à un domaine que peu de gens maîtrisent.

Depuis 2012, je fais la démarche d’utiliser de plus en plus de logiciels libres. Aujourd’hui, j’arrive à n’utiliser que ça dans mon activité informatique.

Avez‐vous rencontré des difficultés pour trouver et contacter les personnes qui œuvrent dans le cadre du logiciel libre ? Si oui, lesquelles ?

95 % des personnes contactées dans le milieu du logiciel libre se sont montrées tout de suite très disponibles et nous ont fortement facilité la tâche.

Avez‐vous d’autres projets tournant autour du logiciel libre ?

Si jamais ce projet rencontrait son public, la porte serait ouverte pour un deuxième et, éventuellement, un troisième volets sur le sujet. Celui‐ci est vaste, complexe, et surtout primordial pour notre avenir, et ce ne serait pas du luxe d’arriver à le mettre à la portée de tous, dans toutes ses dimensions.

Vous êtes également bénévole pour le bar associatif Le Bar commun à Paris, dans et pour lequel vous avez organisé une Semaine des libertés numériques en novembre 2018, est‐ce que cela s’inscrit pour vous dans une éthique globale dont le logiciel libre est une des composantes ?

C’est exactement ça. À titre personnel, je considère qu’il n’est pas très pertinent de s’engager dans un domaine et pas dans un autre. Si l’on souhaite finir par évoluer dans une société qui respecte l’humain et l’environnement, constatant l’impéritie de nos politiques, c’est à nous, citoyens, de militer et de nous engager pour le logiciel libre, l’agriculture bio, la pêche durable, les énergies renouvelables (donc sans nucléaire), les commerces de proximité, le monde associatif, une monnaie différente non spéculative, etc. En tant que consommateurs, nous avons beaucoup de pouvoirs. Beaucoup plus qu’on ne le pense. Et dans tous les domaines. Nos choix de vie quotidiens influent sur le devenir de notre société.

Au niveau professionnel (ou associatif, ou les deux), quels logiciels libres utilisez‐vous, sur quel SE ?

Mon ordinateur tourne depuis 2012 grâce à Ubuntu, car, même s’il est imparfait, c’était peut‐être le système d’exploitation le plus accessible au grand public (dans lequel je m’inclus) à l’époque. Mon téléphone tourne sous Firefox OS, mais il me faudra certainement bientôt en changer car il se fait vieux et n’est plus mis à jour depuis plus de trois ans. J’opterai alors pour un Fairphone (le téléphone le plus éthique actuellement) sur lequel j’installerai Android sans la couche Google.

Dans les différentes structures dans lesquelles je m’engage, j’essaye de faire changer les habitudes d’utilisation d’outils numériques non libres, mais la voie est rude.

En tant que cinéaste, quel matériel tournant sur GNU/Linux conseilleriez‐vous ?

C’est là que le bât blesse. En dehors de DCP-o-matic qui permet de créer les DCP (fichiers standards permettant la diffusion dans les cinémas), nous n’utilisons pas de logiciels libres. Mais, dans notre trio, le spécialiste de la post‐production est François, et c’est avec le matériel de sa société, Gigowatt Film, que nous avons travaillé. Je serais personnellement incapable de comparer deux logiciels de montage entre eux, ou deux autres d’effets spéciaux.

Quelle est votre distribution GNU/Linux préférée et pourquoi, quels sont vos logiciels libres préférés ?

Je ne connais pas beaucoup de distributions, mais j’ai eu l’occasion de voir passer Mageia et Ubuntu Mate, deux systèmes d’exploitation que j’apprécie particulièrement car relativement simples à prendre en main.

Mes logiciels libres préférés sont GIMP et F-Droid. Le premier parce que j’ai fait l’effort de quitter Photoshop alors que je maîtrisais bien l’outil (j’avais été formé dessus en 2010), et que j’ai découvert un logiciel efficace et sérieux qui a comblé mes attentes ; le second parce qu’il n’existe pas d’autre magasin d’applications proposant une telle offre en libre. En tout cas à ma connaissance.

Quelle question auriez‐vous adoré qu’on vous pose ? (évidemment vous pouvez y répondre).

Aucune précisément. Je suis déjà bien content que toutes ces questions m’aient été posées. :-)

Quelle question auriez‐vous détesté qu’on vous pose ? (en espérant que je ne vous l’ai pas posée).

Aucune ! Tant qu’il y a des questions, il y a de l’espoir !

Invitation à l’avant‐première du film

LoL — Logiciel Libre, une affaire sérieuse est un film documentaire de François Zaïdi, Thierry Bayoud et Léa Deneuville, d’une durée de 57 minutes.

Si vous souhaitez assister à l’avant‐première qui aura lieu à Paris au cinéma CGR, Porte des Lilas, le 20 juin 2019 à 20 h 30 (attention, les places sont limitées), vous pouvez envoyer une demande à premiere@gigowattfilm.com.

Merci beaucoup Thierry.

Télécharger ce contenu au format Epub

Commentaires : voir le flux atom ouvrir dans le navigateur

C’est quoi, l’interopérabilité, et pourquoi est-ce beau et bien ?

Nous republions l’article de Stéphane Bortzmeyer publié le 12 juin 2019 sur Framablog, qui traduit en langage clair et compréhensible la notion technique d’« interopérabilité », centrale dans nos combats en cours.

Protocoles

Le 21 mai 2019, soixante-neuf organisations, dont Framasoft, ont signé un appel à ce que soit imposé, éventuellement par la loi, un minimum d’interopérabilité pour les gros acteurs commerciaux du Web.

« Interopérabilité » est un joli mot, mais qui ne fait pas forcément partie du vocabulaire de tout le monde, et qui mérite donc d’être expliqué. On va donc parler d’interopérabilité, de protocoles, d’interfaces, de normes, et j’espère réussir à le faire tout en restant compréhensible (si vous êtes informaticien·ne professionnel·lle, vous savez déjà tout cela ; mais l’appel des 69 organisations concerne tout le monde).

Le Web, ou en fait tout l’Internet, repose sur des protocoles de communication. Un protocole, c’est un ensemble de règles qu’il faut suivre si on veut communiquer. Le terme vient de la communication humaine, par exemple, lorsqu’on rencontre quelqu’un, on se serre la main, ou bien on se présente si l’autre ne vous connaît pas, etc. Chez les humains, le protocole n’est pas rigide (sauf en cas de réception par la reine d’Angleterre dans son palais, mais cela doit être rare chez les lectrices et lecteurs du Framablog). Si la personne avec qui vous communiquez ne respecte pas exactement le protocole, la communication peut tout de même avoir lieu, quitte à se dire que cette personne est bien impolie. Mais les logiciels ne fonctionnent pas comme des humains. Contrairement aux humains, ils n’ont pas de souplesse, les règles doivent être suivies exactement. Sur un réseau comme l’Internet, pour que deux logiciels puissent communiquer, chacun doit donc suivre exactement les mêmes règles, et c’est l’ensemble de ces règles qui fait un protocole.

Un exemple concret ? Sur le Web, pour que votre navigateur puisse afficher la page web désirée, il doit demander à un serveur web un ou plusieurs fichiers. La demande se fait obligatoirement en envoyant au serveur le mot GET (« donne », en anglais) suivi du nom du fichier, suivi du mot « HTTP/1.1 ». Si un navigateur web s’avisait d’envoyer le nom du fichier avant le mot GET, le serveur ne comprendrait rien, et renverrait plutôt un message d’erreur. En parlant d’erreurs, vous avez peut-être déjà rencontré le chiffre 404 qui est simplement le code d’erreur qu’utilisent les logiciels qui parlent HTTP pour signaler que la page demandée n’existe pas. Ces codes numériques, conçus pour être utilisés entre logiciels, ont l’avantage sur les textes de ne pas être ambigus, et de ne pas dépendre d’une langue humaine particulière. Cet exemple décrit une toute petite partie du protocole nommé HTTP (pour Hypertext Transfer Protocol) qui est le plus utilisé sur le Web.

Il existe des protocoles bien plus complexes. Le point important est que, derrière votre écran, les logiciels communiquent entre eux en utilisant ces protocoles. Certains servent directement aux logiciels que vous utilisez (comme HTTP, qui permet à votre navigateur Web de communiquer avec le serveur qui détient les pages désirées), d’autres protocoles relèvent de l’infrastructure logicielle de l’Internet ; vos logiciels n’interagissent pas directement avec eux, mais ils sont indispensables.

Le protocole, ces règles de communication, sont indispensables dans un réseau comme l’Internet. Sans protocole, deux logiciels ne pourraient tout simplement pas communiquer, même si les câbles sont bien en place et les machines allumées. Sans protocole, les logiciels seraient dans la situation de deux humains, un Français ne parlant que français, et un Japonais ne parlant que japonais. Même si chacun a un téléphone et connaît le numéro de l’autre, aucune vraie communication ne pourra prendre place. Tout l’Internet repose donc sur cette notion de protocole.

Le protocole permet l’interopérabilité. L’interopérabilité est la capacité à communiquer de deux logiciels différents, issus d’équipes de développement différentes. Si une université bolivienne peut échanger avec une entreprise indienne, c’est parce que toutes les deux utilisent des protocoles communs.

Une prise électrique
Un exemple classique d’interopérabilité : la prise électrique. Kae [CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], via Wikimedia Commons

Seuls les protocoles ont besoin d’être communs : l’Internet n’oblige pas à utiliser les mêmes logiciels, ni à ce que les logiciels aient la même interface avec l’utilisateur. Si je prends l’exemple de deux logiciels qui parlent le protocole HTTP, le navigateur Mozilla Firefox (que vous êtes peut-être en train d’utiliser pour lire cet article) et le programme curl (utilisé surtout par les informaticiens pour des opérations techniques), ces deux logiciels ont des usages très différents, des interfaces avec l’utilisateur reposant sur des principes opposés, mais tous les deux parlent le même protocole HTTP. Le protocole, c’est ce qu’on parle avec les autres logiciels (l’interface avec l’utilisateur étant, elle, pour les humain·e·s.).

La distinction entre protocole et logiciel est cruciale. Si j’utilise le logiciel A parce que je le préfère et vous le logiciel B, tant que les deux logiciels parlent le même protocole, aucun problème, ce sera juste un choix individuel. Malgré leurs différences, notamment d’interface utilisateur, les deux logiciels pourront communiquer. Si, en revanche, chaque logiciel vient avec son propre protocole, il n’y aura pas de communication, comme dans l’exemple du Français et du Japonais plus haut.

Babel

Alors, est-ce que tous les logiciels utilisent des protocoles communs, permettant à tout le monde de communiquer avec bonheur ? Non, et ce n’est d’ailleurs pas obligatoire. L’Internet est un réseau à « permission facultative ». Contrairement aux anciennes tentatives de réseaux informatiques qui étaient contrôlés par les opérateurs téléphoniques, et qui décidaient de quels protocoles et quelles applications tourneraient sur leurs réseaux, sur l’Internet, vous pouvez inventer votre propre protocole, écrire les logiciels qui le parlent et les diffuser en espérant avoir du succès. C’est d’ailleurs ainsi qu’a été inventé le Web : Tim Berners-Lee (et Robert Cailliau) n’ont pas eu à demander la permission de qui que ce soit. Ils ont défini le protocole HTTP, ont écrit les applications et leur invention a connu le succès que l’on sait.

Cette liberté d’innovation sans permission est donc une bonne chose. Mais elle a aussi des inconvénients. Si chaque développeur ou développeuse d’applications invente son propre protocole, il n’y aura plus de communication ou, plus précisément, il n’y aura plus d’interopérabilité. Chaque utilisatrice et chaque utilisateur ne pourra plus communiquer qu’avec les gens ayant choisi le même logiciel. Certains services sur l’Internet bénéficient d’une bonne interopérabilité, le courrier électronique, par exemple. D’autres sont au contraire composés d’un ensemble de silos fermés, ne communiquant pas entre eux. C’est par exemple le cas des messageries instantanées. Chaque application a son propre protocole, les personnes utilisant WhatsApp ne peuvent pas échanger avec celles utilisant Telegram, qui ne peuvent pas communiquer avec celles qui préfèrent Signal ou Riot. Alors que l’Internet était conçu pour faciliter la communication, ces silos enferment au contraire leurs utilisateurs et utilisatrices dans un espace clos.

La situation est la même pour les réseaux sociaux commerciaux comme Facebook. Vous ne pouvez communiquer qu’avec les gens qui sont eux-mêmes sur Facebook. Les pratiques de la société qui gère ce réseau sont déplorables, par exemple en matière de captation et d’utilisation des données personnelles mais, quand on suggère aux personnes qui utilisent Facebook de quitter ce silo, la réponse la plus courante est « je ne peux pas, tou·te·s mes ami·e·s y sont, et je ne pourrais plus communiquer avec eux et elles si je partais ». Cet exemple illustre très bien les dangers des protocoles liés à une entreprise et, au contraire, l’importance de l’interopérabilité.

La tour de Babel, peinte par Pieter Bruegel
« La tour de Babel  », tableau de Pieter Bruegel l’ancien. Domaine public (Google Art Project)

 

Mais pourquoi existe-t-il plusieurs protocoles pour un même service ? Il y a différentes raisons. Certaines sont d’ordre technique. Je ne les développerai pas ici, ce n’est pas un article technique, mais les protocoles ne sont pas tous équivalents, il y a des raisons techniques objectives qui peuvent faire choisir un protocole plutôt qu’un autre. Et puis deux personnes différentes peuvent estimer qu’en fait deux services ne sont pas réellement identiques et méritent donc des protocoles séparés, même si tout le monde n’est pas d’accord.

Mais il peut aussi y avoir des raisons commerciales : l’entreprise en position dominante n’a aucune envie que des acteurs plus petits la concurrencent, et ne souhaite pas permettre à des nouveaux entrants d’arriver. Elle a donc une forte motivation à n’utiliser qu’un protocole qui lui est propre, que personne d’autre ne connaît.

Enfin, il peut aussi y avoir des raisons plus psychologiques, comme la conviction chez l·e·a créat·eur·rice d’un protocole que son protocole est bien meilleur que les autres.

Un exemple d’un succès récent en termes d’adoption d’un nouveau protocole est donné par le fédivers. Ce terme, contraction de « fédération » et « univers » (et parfois écrit « fédiverse » par anglicisme) regroupe tous les serveurs qui échangent entre eux par le protocole ActvityPub, que l’appel des soixante-neuf organisations mentionne comme exemple. ActivityPub permet d’échanger des messages très divers. Les logiciels Mastodon et Pleroma se servent d’ActivityPub pour envoyer de courts textes, ce qu’on nomme du micro-blogging (ce que fait Twitter). PeerTube utilise ActivityPub pour permettre de voir les nouvelles vidéos et les commenter. WriteFreely fait de même avec les textes que ce logiciel de blog permet de rédiger et diffuser. Et, demain, Mobilizon utilisera ActivityPub pour les informations sur les événements qu’il permettra d’organiser. Il s’agit d’un nouvel exemple de la distinction entre protocole et logiciel. Bien que beaucoup de gens appellent le fédivers « Mastodon », c’est inexact. Mastodon n’est qu’un des logiciels qui permettent l’accès au fédivers.

Le terme d’ActivityPub n’est d’ailleurs pas idéal. Il y a en fait un ensemble de protocoles qui sont nécessaires pour communiquer au sein du fédivers. ActivityPub n’est que l’un d’entre eux, mais il a un peu donné son nom à l’ensemble.

Tous les logiciels de la mouvance des « réseaux sociaux décentralisés » n’utilisent pas ActivityPub. Par exemple, Diaspora ne s’en sert pas et n’est donc pas interopérable avec les autres.

Appel

Revenons maintenant l’appel cité au début, Que demande-t-il ? Cet appel réclame que l’interopérabilité soit imposée aux GAFA, ces grosses entreprises capitalistes qui sont en position dominante dans la communication. Tous sont des silos fermés. Aucun moyen de commenter une vidéo YouTube si on a un compte PeerTube, de suivre les messages sur Twitter ou Facebook si on est sur le fédivers. Ces GAFA ne changeront pas spontanément : il faudra les y forcer.

Il ne s’agit que de la communication externe. Cet appel est modéré dans le sens où il ne demande pas aux GAFA de changer leur interface utilisateur, ni leur organisation interne, ni leurs algorithmes de sélection des messages, ni leurs pratiques en matière de gestion des données personnelles. Il s’agit uniquement d’obtenir qu’ils permettent l’interopérabilité avec des services concurrents, de façon à permettre une réelle liberté de choix par les utilisateurs. Un tel ajout est simple à implémenter pour ces entreprises commerciales, qui disposent de fonds abondants et de nombreu·ses-x programmeur·e·s compétent·e·s. Et il « ouvrirait » le champ des possibles. Il s’agit donc de défendre les intérêts des utilisateurs et utilisatrices. (Alors que le gouvernement, dans ses commentaires, n’a cité que les intérêts des GAFA, comme si ceux-ci étaient des espèces menacées qu’il fallait défendre.)

Qui commande ?

Mais au fait, qui décide des protocoles, qui les crée ? Il n’y a pas de réponse simple à cette question. Il existe plein de protocoles différents et leurs origines sont variées. Parfois, ils sont rédigés, dans un texte qui décrit exactement ce que doivent faire les deux parties. C’est ce que l’on nomme une spécification. Mais parfois il n’y a pas vraiment de spécification, juste quelques vagues idées et un programme qui utilise ce protocole. Ainsi, le protocole BitTorrent, très utilisé pour l’échange de fichiers, et pour lequel il existe une très bonne interopérabilité, avec de nombreux logiciels, n’a pas fait l’objet d’une spécification complète. Rien n’y oblige développeurs et développeuses : l’Internet est « à permission facultative ». Dans de tels cas, celles et ceux qui voudraient créer un programme interopérable devront lire le code source (les instructions écrites par le ou la programmeur·e) ou analyser le trafic qui circule, pour essayer d’en déduire en quoi consiste le protocole (ce qu’on nomme la rétro-ingénierie). C’est évidemment plus long et plus difficile et il est donc très souhaitable, pour l’interopérabilité, qu’il existe une spécification écrite et correcte (il s’agit d’un exercice difficile, ce qui explique que certains protocoles n’en disposent pas).

Parfois, la spécification est adoptée formellement par un organisme dont le rôle est de développer et d’approuver des spécifications. C’est ce qu’on nomme la normalisation. Une spécification ainsi approuvée est une norme. L’intérêt d’une norme par rapport à une spécification ordinaire est qu’elle reflète a priori un consensus assez large d’une partie des acteurs, ce n’est plus un acte unilatéral. Les normes sont donc une bonne chose mais, rien n’étant parfait, leur développement est parfois laborieux et lent.

Manuscrit médiéval montrant un moine écrivant
Écrire des normes correctes et consensuelles peut être laborieux. Codex Bodmer – Frater Rufillus (wohl tätig im Weißenauer Skriptorium) [Public domain]

Toutes les normes ne se valent pas. Certaines sont publiquement disponibles (comme les normes importantes de l’infrastructure de l’Internet, les RFC – Request For Comments), d’autres réservées à ceux qui paient, ou à ceux qui sont membres d’un club fermé. Certaines normes sont développées de manière publique, où tout le monde a accès aux informations, d’autres sont créées derrière des portes soigneusement closes. Lorsque la norme est développée par une organisation ouverte à tous et toutes, selon des procédures publiques, et que le résultat est publiquement disponible, on parle souvent de normes ouvertes. Et, bien sûr, ces normes ouvertes sont préférables pour l’interopérabilité.

L’une des organisations de normalisation ouverte les plus connues est l’IETF (Internet Engineering Task Force, qui produit notamment la majorité des RFC). L’IETF a développé et gère la norme décrivant le protocole HTTP, le premier cité dans cet article. Mais d’autres organisations de normalisation existent comme le W3C (World-Wide Web Consortium) qui est notamment responsable de la norme ActivityPub.

Par exemple, pour le cas des messageries instantanées que j’avais citées, il y a bien une norme, portant le doux nom de XMPP (Extensible Messaging and Presence Protocol). Google l’utilisait, puis l’a abandonnée, jouant plutôt le jeu de la fermeture.

Difficultés

L’interopérabilité n’est évidemment pas une solution magique à tous les problèmes. On l’a dit, l’appel des soixante-neuf organisations est très modéré puisqu’il demande seulement une ouverture à des tiers. Si cette demande se traduisait par une loi obligeant à cette interopérabilité, tout ne serait pas résolu.

D’abord, il existe beaucoup de moyens pour respecter la lettre d’un protocole tout en violant son esprit. On le voit pour le courrier électronique où Gmail, en position dominante, impose régulièrement de nouvelles exigences aux serveurs de messagerie avec lesquels il daigne communiquer. Le courrier électronique repose, contrairement à la messagerie instantanée, sur des normes ouvertes, mais on peut respecter ces normes tout en ajoutant des règles. Ce bras de fer vise à empêcher les serveurs indépendants de communiquer avec Gmail. Si une loi suivant les préconisations de l’appel était adoptée, nul doute que les GAFA tenteraient ce genre de jeu, et qu’il faudrait un mécanisme de suivi de l’application de la loi.

Plus subtil, l’entreprise qui voudrait « tricher » avec les obligations d’interopérabilité peut aussi prétendre vouloir « améliorer » le protocole. On ajoute deux ou trois choses qui n’étaient pas dans la norme et on exerce alors une pression sur les autres organisations pour qu’elles aussi ajoutent ces fonctions. C’est un exercice que les navigateurs web ont beaucoup pratiqué, pour réduire la concurrence.

Jouer avec les normes est d’autant plus facile que certaines normes sont mal écrites, laissant trop de choses dans le vague (et c’est justement le cas d’ActivityPub). Écrire une norme est un exercice difficile. Si on laisse beaucoup de choix aux programmeuses et programmeurs qui créeront les logiciels, il y a des risques de casser l’interopérabilité, suite à des choix trop différents. Mais si on contraint ces programmeuses et programmeurs, en imposant des règles très précises pour tous les détails, on empêche les logiciels d’évoluer en réponse aux changements de l’Internet ou des usages. La normalisation reste donc un art difficile, pour lequel on n’a pas de méthode parfaite.

Conclusion

Voilà, désolé d’avoir été long, mais les concepts de protocole et d’interopérabilité sont peu enseignés, alors qu’ils sont cruciaux pour le fonctionnement de l’Internet et surtout pour la liberté des citoyen·ne·s qui l’utilisent. J’espère les avoir expliqués clairement, et vous avoir convaincu⋅e de l’importance de l’interopérabilité. Pensez à soutenir l’appel des soixante-neuf organisations !

Après

Et si vous voulez d’autres informations sur ce sujet, il y a :

Désactiver la télémétrie et le pistage sur Windows 10, 8.1 et 7

Le saviez-vous ? Microsoft recueille de nombreuses données sur votre système grâce à la télémétrie. Et contrairement à ce que l’on pense, Windows 10 n’est pas le seul système d’exploitation de Microsoft à utiliser cette technologie : sur Windows 7 et Windows 8.1, la télémétrie est aussi pr&

Source

L'interopérabilité, ce principe agressif - Décryptualité du 10 juin 2019


Interoperabilité_AFUL

Titre : Décryptualité du 10 juin 2019 - L'interopérabilité, ce principe agressif
Intervenants : Manu - Luc
Lieu : April - Studio d'enregistrement
Date : 10 juin 2019
Durée : 13 min
Écouter ou télécharger le podcast
Revue de presse pour la semaine 23 de l'année 2019
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : operabilite-interoperabilite, Groupe de travail sur l'interopérabilité, AFUL - Licence Creative Commons CC BY-SA
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

En réponse à l'appel de la Quadrature du Net à imposer l’interopérabilité aux GAFAM, Cédric O, secrétaire d'État au numérique juge la mesure trop agressive envers leur modèle économique. Petit rappel de ce qu'est l'interopérabilité, de son intérêt pour chacun contre l'enfermement.

Transcription

Luc : Décryptualité.

Voix off de Nico : Le podcast qui décrypte l’actualité des libertés numériques.

Luc : Semaine 23. Salut Manu.

Manu : Salut Luc.

Luc : Nous sommes tous les deux.

Manu : Oui. Pour une revue de presse normale, sept articles.

Luc : Qui sera la dernière de la saison parce qu’on va finir un petit peu plus tôt, je serai au loin dans les semaines qui viennent. Premier article : Numerama, « Au Parlement européen, les députés pirates s'allient avec les Verts », un article de Julien Lausson.

Manu : Ce sont quatre députés et effectivement ils se rapprochent d’une formation qui leur parait compatible. Ils demandent des directions de commissions, des vice-présidences de groupes pour avoir un peu plus de poids au niveau des nouvelles lois et des nouveaux règlements européens.

Luc : Archimag, « Common Voice : une grande base de données vocales gratuites créée par Mozilla pour tous ceux qui travaillent sur la reconnaissance vocale », un article de Clémence Jost.

Manu : C’est un gros sujet en ce moment parce qu’il y a beaucoup de choses qui se font avec la voix. On peut contrôler, dans nos maisons, de plus en plus d’appareils avec la voix ; il y a des interactions où on écoute les ordinateurs énoncer les choses à haute voix. Donc là, eh bien c’est Mozilla qui se propose de faire un truc un peu nouveau.

Luc : Permettre en Libre de travailler sur de la reconnaissance vocale, un sujet important. Une belle initiative et ça fait plaisir de la part de Mozilla sur lequel on était un peu critique ces derniers temps. La Libre.be, « Et si on divorçait de Google, de Microsoft, d'Apple, d'Amazon… », un article de Scholasse Etienne.

Manu : Qui parle en grande partie de l’association Framasoft, donc des gens qui veulent « dégoogliser Internet » et faire en sorte qu’on récupère le contrôle de nos données à travers des briques de logiciel libre, qu’on puisse nous-mêmes, chacun, ou dans des associations, dans des groupes installés, sous la forme notamment de chatons.

Luc : France Culture, « GAFAM : le déclin de l'empire américain ? », un article de Nicolas Martin.

Manu : On est plein dans les GAFAM. C’est terrible ! Là, le déclin, ça parle du fait que les GAFAM sont probablement trop gros pour certains acteurs, notamment pour l’Europe qui n’a pas de GAFAM en son sein et qui n’est pas tellement enchantée de cette mainmise.

Luc : Next INpact, « Imposer l'interopérabilité aux plateformes ? Les doutes et la prudence de Cédric O », un article de Marc Rees.

Manu : Dont on va parler juste après.

Luc : Industrie et Technologies, « Pour ses dix ans, l'autorité française de la cybersécurité affiche ses ambitions », un article de Kevin Poireault.

Manu : Cette autorité c’est l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’informations, l’ANSSI. Ce sont des gens qu’on aime bien, des gens qui travaillent sur la sécurité, qui utilisent et qui font aussi du logiciel libre. Ils le proposent, ils le mettent en avant, notamment pour la sécurité, donc ça fait super plaisir.

Luc : Libération, « Logiciel libre : il faut mettre la technologie au service des villes et des citoyens », c’est une tribune signée par beaucoup de gens, Emmanuel Grégoire, Jean-Christophe Becquet, François Elie, Jacob Green, Jean-Baptiste Kempf et Cédric Thomas.

Manu : Ça parle des citoyens, des villes, des collectivités territoriales. C’est pour ramener un petit peu le sujet plus bas que ce dont on discute souvent. Souvent on discute au niveau des multinationales et des États. Eh bien là, avec le logiciel libre, on peut ramener de l’innovation dans les villes. On peut essayer de partager, on peut faire de nouveaux modèles. Il a un deuxième article du Monde qui parle des communs numériques à Barcelone, donc il y a des choses qui se font au niveau local, qui font plaisir.

Luc : À noter que les signataires de cette tribune sont des libristes, notamment Jean-Christophe Becquet est à l'April. Notre sujet de la semaine c’est cet appel à l’interopérabilité des gens du Web. On en avait déjà parlé et on avait relayé cet appel à signature.

Manu : Hébergé par La Quadrature du Net1.

Luc : Tout à fait. Au final 69 [70, NdT] organisations ont signé.

Manu : Le titre c’est « Pour l’interopérabilité des géants du Web », donc justement les GAFAM.

Luc : Eh oui ! Pour comprendre ce qu’est que l’interopérabilité.

Manu : Oui. C’est un peu compliqué comme sujet.

Luc : Déjà ça fait huit syllabes, ce qui est beaucoup !

Manu : Huit syllabes ! C’est beaucoup trop pour un cerveau normal !

Luc : L’interopérabilité2 c’est cette idée d’avoir des systèmes qui sont en mesure de communiquer les uns avec les autres à partir d’une norme ou en tout cas d’un accord, de quelque chose, où on va décrire précisément, de façon transparente, comment ça marche, qu’est-ce que c’est censé faire, pour que les systèmes puissent échanger entre eux, indépendamment de leurs infrastructures et que ce soient des systèmes vraiment complètement différents.

Manu : C’est la même chose que la compatibilité ?

Luc : Ce n’est pas la même chose puisque la compatibilité c’est : j’ai un système potentiellement fermé, j’ai soit fait un accord avec quelqu’un dans un coin en disant « oui tu peux faire un truc qui va « marchouiller », peut-être partiellement ou uniquement dans telle et telle condition que j’aurais choisie » ou, à l’inverse, « je n’ai pas envie que tu fasses quelque chose qui marche avec mon système, mais toi tu y vas quand même ». On a l’exemple des capsules de café compatibles avec les machines, des choses comme ça par exemple.

Manu : De la belle compatibilité !

Luc : Ce sont des sujets qui sortent complètement de l’informatique.

Manu : Ça marche aussi pour les imprimantes et les cartouches d’imprimante.

Luc : Exactement. Un domaine dans lequel l’interopérabilité, par exemple, marche très bien ce sont les prises électriques. On a, dans une bonne partie de l’Europe, des prises qui sont normées, le courant est normé, la forme des prises, etc. ; quelle que soit la maison ou le pays où on va qui répond à ces normes, on peut brancher la prise et ça marche ! Et ce n’est pas uniquement parce qu’il y a une tolérance ou parce qu’on essaie de comprendre, c’est que tout ça est très clairement décrit, c’est public, c’est transparent.
Pourquoi c’est important ? Parce que, aujourd’hui, les gens utilisent, notamment par rapport aux géants du Web, plein de plates-formes. On a beau appeler à aller ailleurs, sur Mastodon3, sur des réseaux libres, etc., on sait que certains vont le faire, mais que la majorité des gens y sont et n’en bougeront pas. Notamment parce que ce choix de partir serait potentiellement assez coûteux pour eux. On a par exemple en tête Nicolas qui a un membre de sa famille qui n’utilise que WhatsApps et qui refuse d’aller ailleurs.

Manu : Pour discuter.

Luc : Voilà. Donc le choix de Nicolas à ce niveau c’est soit il arrête de parler à ce membre-là de sa famille, soit il met ce truc dégueulasse qui s’appelle WhatsApps sur son téléphone et il continue à être en contact. Effectivement c’est un choix et je pense que je ferais le même.
L’interopérabilité c’est cette solution qui permet de dire que personne ne soit prisonnier, que chacun puisse faire les choix qu’il veut sans enfermer les autres. Et s’il décide d'utiliser un système où on l’espionne et où on lui pique toutes ses données, au moins il peut partir parce que d’autres systèmes utilisent les mêmes éléments.

Manu : Il faut que ça fonctionne en temps réel, qu’on puisse communiquer, on puisse utiliser deux plates-formes qui vont fonctionner ensemble.

Luc : On est bien dans un rapport d’égalité. C’est-à-dire que ce n’est pas un gros réseau qui dit « je tolère que vous veniez faire ceci, cela chez moi et le jour où je change d’avis tout s’arrête ». C’est vraiment une norme qui vient de l’extérieur. D’où l’appel au niveau du régulateur public de dire qu’il faut forcer pour que tous ces services fonctionnent ensemble.

Manu : Ce n’est pas toujours un fonctionnement parfait. Il y a parfois des éléments qui restent incompatibles dans certaines parties. On avait parlé du W3C [World Wide Web Consortium] et des normes qui définissent le Web, qui définissent Internet, donc HTML, CSS, mais on sait qu’il y a eu pas mal de choses et de difficultés, parce qu’un navigateur pouvait interpréter la norme d’une certaine manière et un autre navigateur d’une autre. Et on sait que Google a certainement joué avec ses sites Web, Google Mail, YouTube, pour bidouiller.

Luc : On avait fait une émission4 là-dessus, sur une accusation portée par un ancien de Mozilla, de dire que Google, alors que les pages web c’est censé être interopérables, aurait consciencieusement fait des petits sabotages dans le temps, pas nécessairement des gros trucs, puis il aurait corrigé après, mais pour générer tout une série d’incidents qui faisaient que les autres navigateurs ne marchaient pas bien avec ses propres produits qui sont dominants.
Effectivement, on voit la nécessité d’avoir un régulateur externe, c’est que quelqu’un qui ne joue pas le jeu, qui est de mauvaise foi, il faut pouvoir lui tomber dessus et le rappeler à l’ordre.

Manu : Il y a une difficulté dans les normes et les standards, c’est qu’il ne faut pas qu’ils figent un domaine. Le sujet avait été porté sur les problématiques de chargeurs de téléphones portables. La Commission européenne avait voulu imposer des chargeurs interopérables, on va dire, en tout cas normés pour éviter qu’on se trimballe tous avec différents chargeurs, c’était juste l’horreur. Apple était en tête des horreurs dans ce domaine-là. La Commission européenne a poussé pour que les fabricants de téléphones s'adaptent à un standard à peu près universel, l’USB. À l’époque c’était de l’USB-B, mais la Commission n’avait pas fait un système hyper-fermé, hyper-contraignant, ce qui est un avantage et un inconvénient. L’avantage c’est que ça a permis à l’USB-C d’émerger, c’est la nouvelle norme pour les chargeurs de téléphones portables et autres appareils.

Luc : Il y a aussi la forme de la prise parce qu’on sait bien qu’en USB il peut y avoir genre trois ou quatre formes de prises différentes, entre les carrés, les espèces de machins qui font un petit entonnoir, du machin

Manu : Ça c’était l'USB-B. Justement, l’USB-C est plus propre de ce point de vue-là.

Luc : L’USB-C a aussi l’avantage de marcher dans les deux sens. On n’a plus ce problème de « j’essaye dans un sens, ça ne marche pas, je retourne » et en fait c’était le premier sens qui était le bon !

Manu : Donc il y a eu une évolutivité du standard qui était plutôt positive, ils n’ont pas bloqué la chose mais quand même, les fabricants vont dans le même sens.

Luc : Sauf Apple, bien sûr, parce que eux ont des clients qui sont prêts à payer le câble beaucoup plus cher, comme ça ils peuvent changer la prise pour faire renouveler tous le matos régulièrement. C’est très intelligent !

Manu : On peut parler d’un écosystème dans ces cas-là. On a vraiment une cage dorée qui comprend plein de choses ensemble. Apple, ils avaient fait tout un travail là-dessus, ils voulaient accaparer les gens dans leur entièreté.

Luc : Et ils l’ont fait !

Manu : Et ils l’ont fait et on a effectivement plusieurs systèmes qui ne fonctionnent que les uns avec les autres. On est un peu bloqué : quand on veut évoluer, il faut tout faire évoluer d’un coup. On est vraiment coincé dans cette cage dorée, ça reste compliqué.

Luc : On comprend bien que l’interopérabilité ça ne va pas du tout dans le sens, l’intérêt des GAFAM.

Manu : Comment ça ?

Luc : Eux, leur intérêt, c’est d’enfermer les gens. Donc forcément, si on fait un système d’interopérabilité où on dit « les gens vont pouvoir parler dans tous les sens comme ils veulent ».

Manu : On pourrait même parler de monopole à ce niveau-là, d’ailleurs il en est question dans les articles. Aux États-Unis le gouvernement est en train de creuser sur les idées : est-ce que Google, est-ce que Facebook ce ne sont pas des monopoles ? Eh bien l’interopérabilité c’est une manière de casser un petit peu ces monopoles, de permettre aux gens de s’en sortir sans galérer, comme on l’a fait avec les banques, comme on l’a fait avec les téléphones portables.

Luc : Donc cet appel. Cédric O – juste la lettre « O », c’est son nom de famille – qui est notre secrétaire d’État au numérique, a réagi sur ce point et dans l’intérêt de la population française il a dit que c’était excessivement agressif pour le modèle économique des GAFAM.

Manu : C’est toi qui rajoutes « pour le modèle économique des GAFAM », mais effectivement, ça a l’air de l’embêter un peu cet appel à l’interopérabilité, c’est peut-être trop fort dans son esprit. On ne sait pas exactement si lui va proposer d’autres choses.

Luc : Je ne l’invente pas, il l’a dit : « jugé toutefois excessivement agressif pour le modèle économique des grandes plates-formes ».

Manu : Bravo, effectivement, ce n’était pas la partie mise dans le chapô. C’était un peu plus loin, tu avais raison.

Luc : J’ai lu l’article ! Donc on voit que notre secrétaire d’État au numérique fait le choix de l’enfermement des citoyens français parce que c’est rentable pour les grosses plates-formes.

Manu : Nous ça nous embête. On n’aime as trop qu’il y ait des géants, en plus étasuniens, sous contrôle de l’État américain, qui travaillent avec les données de nos citoyens. Ce n’est pas très pratique et il faut permettre, justement, de « dégoogliser » tout ce système-là. Allez voir Framasoft et les chatons5 ce sera une bonne alternative. L’interopérabilité aurait été un bon chemin pour s’éloigner de tout ça.

Luc : Oui, sauf que je pense que dans l’esprit des gouvernements ces GAFAM ont beaucoup d’intérêt. Aujourd’hui il y a énormément de débats sur l’anonymat, sur les discours haineux, etc., et derrière on a vu également des affaires avec les gilets jaunes, mais toute forme de contestation, où l’État, le pouvoir sent ce besoin de reprendre ça sous contrôle en disant « les gens discutent dans tous les sens. Il y a des informations vraies et fausses qui circulent partout, du coup comment on fait pour contrôler tout ça ? »
Finalement, si on met dans leur position et dans l’idée d’avoir du contrôle social et de mieux maîtriser ce truc-là, eh bien les GAFAM ce sont quand même leurs meilleurs alliés potentiels.

Manu : Ce sont des géants qui sont à la hauteur des États et, quand les présidents de ces géants se déplacent, ils sont accueillis un peu comme des chefs d’État, donc ils ont de l’importance et effectivement on peut supposer qu’il y a des interactions entre tous qui leur permettent de travailler main dans la main.

Luc : Donc Cédric O, lui, se dit « eh bien non, on ne va pas casser le modèle des GAFAM, il faut qu’on bosse avec eux pour contrôler tout ça ».

Manu : C’est un peu dommage, c’est un peu embêtant.

Luc : Ça révèle des choses ! Ça me fait penser à la période des Lumières et de la Révolution française

Manu : Rien que ça !

Luc : Eh oui ! À l’époque, sous l’Ancien Régime, il n’y avait, par exemple pour les poids et mesures, que des exceptions. C’est-à-dire que dès qu'on arrivait sur un territoire il fallait aller voir les gens qui étaient responsables des poids et mesures et on les payait pour qu’ils puissent valider que tel machin faisait bien ceci, faisait bien cela. Il n’y avait pas deux trucs pareils, donc on était obligé de passer à la caisse à chaque fois. Il y avait des monopoles, il y avait des systèmes qui étaient très pratiques pour contrôler le commerce, pour contrôler la circulation, etc.

Manu : C’était aussi très coûteux et pas du tout pratique à l’usage.

Luc : Tout était long et compliqué et on était effectivement coincé pour chaque territoire. La Révolution française a rationalisé tout ça, a mis en place le système métrique et avec des définitions claires de telle sorte que tout le monde utilise la même unité et qu’on ne soit absolument plus dépendant d’un système complètement incompréhensible, complètement local, etc., ce qui a été un accélérateur de développement, d’organisation et d’efficacité.

Manu : Donc on peut voir les normes et standards un petit peu de cette manière-là : c’est un moyen d’imposer, certes de l’extérieur, mais de faire en sorte qu’il y ait des choses qui fonctionnent mieux ensemble par la suite et donc de passer outre tous ces blocages.

Luc : Effectivement. Donc on est, à mon sens, vraiment dans cette logique. Est-ce qu’on est dans l’idée de faire une société plus efficace, plus rapide et on a beaucoup de défis à relever à l’avenir, ou est-ce qu’on est dans une société où on met des tuyaux, des robinets et des compteurs ?

Manu : Des monopoles.

Luc : Voilà. Qui permettent à des groupes de faire de l’argent en contrôlant leurs utilisateurs.

Manu : Donc on peut espérer une évolution du monde entier pour plus d’interopérabilité, plus de logiciel libre, puisque c’est une manière d’être interopérable en implémentant soi-même ses propres briques.

Luc : Oui. Après, effectivement, on peut aussi ne pas faire de l’interopérabilité avec le logiciel libre, mais en tout cas c’est une démarche qui est intéressante parce qu’on ne dit aux gens « passez au Libre, le Libre c’est mieux », même si c’est le cas, mais on leur dit « n’enfermez pas les gens, ne soyez pas enfermés. Utilisez des trucs propriétaires si vous voulez, mais au moins exigez le fait que vous puissiez discuter avec tout le monde et que tout le monde puisse discuter avec vous. »

Manu : À la semaine prochaine ?

Luc : Eh bien non. Comme je le disais en introduction on va s’arrêter là, on va faire notre pause estivale. On arrête un petit peu plus tôt.

Manu : On se retrouve en septembre.

Luc : Amusez-vous bien pendant cet été et à septembre. Salut.