Le Bitcoin Cash sonne-t-il la fin des bitcoins ?

Certains commerces acceptent les bitcoins, comme ici, dans l'Oregon, aux États-Unis. Francis Storr/Flickr, CC BY-SA

Le 1er août dernier, une « nouvelle » crypto-monnaie est née : le Bitcoin Cash (BCH). Sachant qu’il en existe actuellement plusieurs centaines, dont certaines naissent et meurent comme des éphémères, la nouvelle pourrait paraître anecdotique s’il ne s’agissait pas là des fameux bitcoins.

Célébrés par certains comme un instrument de libération du « joug » du système financier ; honnis par d’autres comme outil de blanchiment et de trafic, les bitcoins ne laissent personne indifférent. Rappelons rapidement de quoi il s’agit.

Les bitcoins, un succès récent

Les bitcoins (et les crypto-monnaies en général) sont des unités de compte, gérées de manière décentralisée à travers un réseau pair-à-pair. C’est-à-dire un réseau où chacune des parties prenantes est aussi bien utilisateur que producteur, aussi bien client que serveur.

À la différence des monnaies classiques, où une banque centrale joue le rôle de régulateur et de contrôleur, c’est un algorithme qui, à travers le travail décentralisé des membres du réseau, assure contrôle et régulation.

Les bitcoins ont été proposés en 2009 par le mystérieux Satoshi Nakamoto. Leur capitalisation dépasse désormais les 45 milliards de dollars et des milliers de commerces à travers le monde les acceptent. Des zélotes sont même parvenus à montrer qu’on peut vivre en utilisant les seuls bitcoins comme moyen de paiement.

Il n’est plus possible désormais d’y voir un épiphénomène qui trouverait son origine dans les excès de « geeks » ultralibertaires. Les crypto-monnaies, et les bitcoins en particulier, sont parties intégrante de l’écosystème numérique mondial. Face à un tel succès, pourquoi donc mettre en place les Bitcoin Cash ?

Le Bitcoin Cash

Le Bitcoin Cash a été proposé pour tenter de résoudre le problème récurrent de la capacité du système à absorber la croissance. Le réseau Bitcoin ne peut gérer qu’une dizaine d’opérations par seconde. Comparées aux plusieurs milliers d’opérations par seconde que peuvent gérer les réseaux de type Visa, il y a là une limite fondamentale et structurelle.

Cette faiblesse provient notamment du fait qu’un bloc (soit un ensemble de transactions qui forme l’unité fondamentale du système) est limité à une taille de 1 mégaoctet (Mo). Sachant que le réseau est conçu pour valider un bloc toutes les 10 minutes, on comprend bien que si la taille du bloc est réduite, il ne peut contenir qu’un nombre restreint de ces transactions, qui ne sont validées que toutes les 600 secondes environ.

La communauté Bitcoin réfléchit depuis longtemps aux solutions potentielles à ce problème d’évolutivité. Deux approches sont privilégiées. La première consiste à alléger les blocs en gérant différemment certaines informations. C’est le cas du mécanisme Segregated Witness (SegWit) proposé par Pieter Wuille, qui, tout en restant compatible avec le système actuel, gère une partie des données en dehors des blocs.

La seconde, la plus évidente, consiste tout simplement à accroître la taille des blocs. Si l’on accepte des blocs de 2 Mo au lieu de 1 Mo, le réseau sera (grossièrement) capable de traiter deux fois plus d’opérations par unité de temps. Mais, si le débat fait rage depuis plusieurs années au sein de la communauté Bitcoin, l’arrivée de Bitcoin Cash en marque l’échec.

La gouvernance du réseau Bitcoin

Le réseau Bitcoin est basé sur des logiciels open source et sa gouvernance s’opère à trois niveaux :

  • Les développeurs, avec en particulier l’équipe en charge de Bitcoin Core, le client de référence, descendant direct de celui développé par Nakamoto ;

  • Les mineurs, qui sont chargés de valider les transactions et les blocs au prix d’un gros effort de calcul et, en conséquence, d’une lourde consommation électrique. Actuellement, compte tenu des investissements nécessaires, le minage est massivement dominé par des structures professionnelles (des fermes) ;

  • Les utilisateurs.

Pour qu’un changement s’opère au sein du système, il doit être mis en œuvre par les développeurs et adopté par les mineurs et les utilisateurs. Si une minorité significative des participants n’adhère pas aux évolutions proposées, elles resteront lettre morte. C’est à la fois une garantie de sécurité et un gage de démocratie. Mais cet idéal est théorique et l’arrivée de Bitcoin Cash en démontre clairement l’échec.

Une capture d’écran du logiciel LibreOffice, célèbre fork de l’open source. Vanger/Wikimedia/The Document Foundation/LibreOffice Team, CC BY-SA

Incapable de trancher le débat sur l’évolutivité, le réseau Bitcoin vient de connaître un phénomène classique de l’open source : la création d’un fork (embranchement). On appelle fork le développement d’une version alternative d’un logiciel. L’exemple de LibreOffice est célèbre. Après l’acquisition par la société Oracle de la suite bureautique libre OpenOffice, la communauté open source a créé un fork (LibreOffice), afin de garantir un développement indépendant des éventuelles pressions commerciales du nouveau propriétaire.

Bitcoin Cash n’est ainsi rien d’autre qu’une nouvelle branche du réseau Bitcoin, qui, même si elle intégre l’ensemble de l’historique des bitcoins classiques, est non rétro-compatible. Il traite le problème de l’évolutivité en passant la taille des blocs à 8 Mo. À partir de là, on se dirige vers l’existence de deux monnaies différentes : le bitcoin classique (qui va utiliser SegWit) et le Bitcoin Cash avec ses blocs élargis.

Les crypto-monnaies, entre leadership et décisions décentralisées

Si, de manière générale, l’émergence d’un fork au sein d’un projet open source peut être un simple signe de vitalité, il en va tout autrement pour les crypto-monnaies. Créer un fork non rétrocompatible revient tout simplement à créer, potentiellement, une monnaie alternative.

Comment alors construire la confiance nécessaire à l’adoption d’une nouvelle unité de compte ? Doit-on faire confiance aux Bitcoin Cash ou, au contraire, continuer de s’appuyer sur les bitcoins classiques ? Et qu’en est-il pour les autres monnaies, susceptibles elles aussi de tentations schismatiques ? La gestion des forks et la prévention de l’émergence de forks indépendants sont un impératif vital pour les crypto-monnaies.

La gouvernance des projets open source a fait l’objet de très nombreuses études et pour reprendre l’expression de Robert Viseur : « En pratique, aucune logique de gouvernance ne semble à même d’éliminer le risque de fork pour l’organisation. »

La solution se trouve peut être du côté de la décentralisation massive. Des réseaux comme Steem ou Tezos veulent intégrer le système de gouvernance au sein même de leurs protocoles. Par construction, les utilisateurs disposeront d’un droit de vote « natif », leur permettant de se prononcer sur les propositions d’évolutions.

Linus Torvald, « dictateur bienveillant » de Linux, lors du Summer of Code 2014 de Google. Mario Behling/Flickr, CC BY

En intégrant la gouvernance au protocole, on espère limiter sensiblement la tentation des forks. À moins qu’elle ne se trouve du côté de la centralisation. On souligne souvent l’intérêt dans les projets open source du « dictateur bienveillant ». Le projet Linux, avec Linus Torvald, en est l’illustration ultime. La création de Bitcoin Cash, qui est un échec pour la communauté Bitcoin, incapable à se gérer elle-même, va ranimer ces débats et ce n’est pas le moindre de ses mérites.

À l’heure où la presse et les médias multiplient les Unes sur la blockchain et où les gouvernements et les institutions financières s’interrogent sur l’usage et les apports des crypto-monnaies, cet « échec » du Bitcoin doit nous interpeller. Il montre que les modèles de gouvernance des cryptomonnaies restent à concevoir et à valider. Tant que cela ne sera pas fait, la méfiance persistera.

Si Nakamoto a fait œuvre de génie quand il a conçu son algorithme, il a visiblement sous-estimé les problématiques de gouvernance. On assiste là à une crise de jeunesse du Bitcoin et des solutions seront trouvées. Les débats à venir porteront nécessairement sur l’équilibre entre la démocratie du pair à pair et l’efficacité de la gouvernance. L’avenir des crypto-monnaies repose sur leur capacité à répondre à ce nouveau défi.

The Conversation

Jean-Philippe Rennard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

En retard, mais prêt : l’Essential Phone sera livré la semaine prochaine

Après quelques contretemps, le téléphone d'Andy Rubin serait fin prêt pour être livré. [Lire la suite]

FreeTorrent

Catégorie : Le Libre - Tags : torrent, tracker, licence libre, téléchargement, p2p

Freetorrent est un site de partage à travers le protocole bittorrent (P2P) de toute ressource sous licence libre ou libre de diffusion. Il peut s'agir de films, documentaires, jeux, musiques, images, logiciels, systèmes d'exploitation, ... du moment que la licence utilisée est libre.

Lien officiel

Antoine Moreau : « l’infini est en cours »

 

Personnage atypique dans notre galerie de portraits des dessinateur-ice-s qui publient sous licence libre, Antoine Moreau partage en copyleft des dessins réalisés par des personnes de rencontre. Entre autres activités.

Une démarche artistique hors normes, qui dure depuis super longtemps !

Nous avons déjà longuement parlé d’Antoine en 2011.

Salut Antoine ! Est-ce que tu peux te présenter ?

Je suis un artiste peut être. J’ai été à l’initiative et co-rédacteur de la Licence Art Libre en 2000. J’ai mis en place l’association Copyleft Attitude.


Je suis maître de conférences au département Multimédia de l’Université Franche-Comté. En mai de cette année j’ai organisé, avec le soutien de l’université, un festival d’art contemporain numérique transmédia et libre copyleft à Montbéliard.

Raconte-nous comment est né ton projet, et depuis combien de temps tu fais ça ? (j’ai vu des dessins de 1982 !)

De 1982 à 1997 j’ai demandé à des personnes de rencontre de me dessiner quelque chose sur une feuille vierge A4. Elles signaient, je contresignais et conservais la feuille.

En février 2008 je reprends cette activité avec quelques changements :

  •  La feuille comporte une mention légale copyleft selon les termes de la Licence Art Libre.
  • Je ne contresigne pas.
  • Le dessin est scanné ou photographié.
  • Il est restitué à son auteur.
  • J’en conserve une copie numérique et mets en ligne.

Je pense que si j’ai été amené à faire ces dessins c’est pour répondre à un problème simple : que dessiner et comment le faire ?
En confiant la réalisation du dessin à qui veut bien le faire à ma demande, je découvre ma part d’auteur excédant visiblement l’auteur que je suis censé être et reconnu comme tel par ce qu’il a en propre.

Aux RMLL en 2009 je présentais ainsi (avec une touche de Lao Tseu) ce que j’allais faire :
Antoine Moreau se promène avec des feuilles vierges copyleft selon les termes de la Licence Art Libre pour les offrir à qui veut dessiner dessus.
Il adopte la tactique du non-agir, et pratique l’enseignement sans parole.
Toutes choses du monde surgissent sans qu’il en soit l’auteur.
Il produit sans s’approprier, il agit sans rien attendre, son œuvre accomplie, il ne s’y attache pas.

Tu es vraiment à l’origine du copyleft ?

Non, c’est Don Hopkins, artiste et programmeur, ami de Richard Stallman qui, un jour de 1984, lui a envoyé une lettre avec noté sur l’enveloppe cette phrase : « Copyleft — all rights reversed ». « Copyleft » est alors devenu le mot qui allait désigner l’idée du logiciel libre tel qu’il a été formalisé par la General Public License.

Est-ce que tu es toi-même dessinateur ? J’ai vu des sculptures, aussi.

Je confie des sculptures à des personnes de rencontre en leur demandant de la confier également à quelqu’un d’autre et ainsi de suite, sans qu’il n’y ait de propriétaire définitif ni de point de chute final. Je demande simplement à ce qu’on m’informe de l’histoire de la sculpture :
à qui elle a été confiée, où elle se trouve et quand s’est passée la transmission, de façon à avoir un historique de l’œuvre itinérante.

Peinture : une peinture de peintres. Je propose à des peintres de se peindre les uns par dessus les autres sur une toile. Cette peinture n’aura pas de fin, pas d’image arrêtée. C’est la peinture sans fin par la fin de la peinture. Chaque couche de peinture d’un peintre différent fait disparaître, entièrement ou en partie la couche précédente.Des traces photo demeurent.

Tu as fait des expositions physiques, aussi. Beaucoup ?

Fatalement, un artiste est amené à montrer son travail. Je me suis appliqué à cette convenance.

Tu as besoin de contributeurices ? D’aide financière ? D’admiration ? De câlins ?

Après avoir soutenu ma thèse en 2011  « Le copyleft appliqué à la création hors logiciel. Une reformulation des données culturelles ? » il y a eu le projet d’en faire un framabook. Il y a eu enthousiasme et débat et tentative de passage à l’acte. Plutôt que de réviser moi-même le texte pour l’adapter au format livre j’avais proposé l’idée de laisser la communauté Framasoft le faire : couper dans le texte, choisir les passages à conserver, etc. en ayant, bien sûr, un droit de regard. Un wiki a été mis en place mais sans suite.

Eh bien je n’étais pas là à ce moment-là…

Ce Framabook serait semblable, dans son process, aux dessins dont je propose la réalisation. J’offre la matière, vous réalisez la forme que ça va prendre.

Comme d’habitude dans le Framablog, nous te laissons le mot de la fin.

Il n’y a pas de mot de la fin. L’infini est en cours. Tout se poursuit. D’une façon ou d’une autre.

 

Tous les dessins sont extraits de la collection d’Antoine.

Projet Bradbury #2 : pensées sur la ligne de départ

La première fois, c’est toujours moins compliqué : il y a l’énergie de « le faire au moins une fois dans sa vie », la rage de réussir aussi, de prouver qu’on en est capable. C’est complètement différent la deuxième fois. On n’a plus rien à prouver, ni au monde, ni à soi. On sait qu’on en est capable, puisqu’on l’a déjà fait. Et c’est justement parce qu’on n’a plus rien à prouver que c’est plus difficile. J’avais ressenti cela au moment d’écrire mon deuxième roman : alors que le premier m’avait littéralement coulé des doigts, ce fichu deuxième était sorti dans la douleur. Parce que la rage, la frénésie, l’excitation nous ont quitté, il faut puiser en soi une autre énergie. Ou la trouver ailleurs.

Il s’est passé des choses depuis la fin du premier Projet Bradbury. Je suis devenu père de deux petits garçons, par exemple – ça change pas mal la vie, et les idées qu’on s’en fait. J’ai perdu des proches qui m’étaient chers. J’en passe. Le monde, notamment le mien, ne s’est pas arrêté de tourner. C’était à prévoir. Je suis une personne différente, et les personnes différentes écrivent des textes différents. J’ai donc hâte de voir ce que ce nouveau marathon va faire sortir de moi. Parce que cette routine, cette discipline, m’a manqué. Écrire un texte par semaine pendant un an tient presque du sacerdoce ou de l’entraînement sportif, et je me demande si l’exercice portera autant ses fruits sur ma productivité et mon inventivité que la première fois, s’il me poussera encore dans mes retranchements. Finalement, même si le Projet Bradbury est avant tout un échange, une expérience de lecture collective, c’est aussi une forme profonde d’introspection. Bizarre. C’est comme revenir dans une maison qu’on a connue enfant et devoir se la réapproprier adulte. Je crois que c’est avant tout cela qui me motive à en proposer une deuxième édition. Ça et l’impression d’avoir perdu mon souffle. La naissance des enfants, si elle a apporté son lot considérable de joies, a aussi détruit mon rythme d’écriture. J’ai besoin de reprendre des forces, de me reconstruire une discipline.

Bref. Quelques détails concrets.

Je publierai le premier texte le lundi 11 septembre 2017. Aucun symbole là-dedans, c’est juste que je n’ai pas envie de finir en plein mois d’août comme la dernière fois (les vacances avaient vidé internet, c’était déprimant de publier le 52ème texte le 15 août). Si tout va bien, on se retrouvera sur la ligne d’arrivée le 3 septembre 2018 avec la 52ème nouvelle.

J’ai d’ores et déjà mis à jour la page du Projet, avec un rappel des précédents textes (jolie grille !) et une petite explication du concept pour celles et ceux qui n’en auraient jamais entendu parler. La principale nouveauté à mon sens est que contrairement à la première édition du Projet, je ne vendrai pas mes textes : ni à l’unité, ni en intégrales, ni par abonnement. Ils seront publiés directement ici, sur le site, et lisibles par toutes et tous. Vous aurez toujours la possibilité de les recevoir en ebook ou en pdf, mais il faudra pour cela me soutenir sur Tipeee (d’autres contreparties et surprises seront proposées).

Les nouvelles seront également placées sous licence libre (Creative Commons BY). S’il est une chose qui a changé depuis le dernier Projet Bradbury, c’est bien mon implication en faveur du libre partage de l’art et je compte bien poursuivre dans cette voie. Cette licence permet beaucoup de choses, et notamment de reprendre ces textes pour en faire à peu près ce qu’on veut, qu’on soit illustrateur, podcasteur, écrivain, blogueur, simple lecteur etc. Seule condition : citer l’auteur original. Pour le reste, tout est libre. Un éditeur pourrait par exemple décider d’en publier un recueil. Pas besoin de me demander mon avis. Il devra simplement accepter que d’autres éditeurs puissent faire de même. Pour être honnête, j’espère que vous serez nombreuses et nombreux à vous en emparer, de quelque manière que ce soit.

On m’a parfois dit ces dernières années qu’à jouer avec ces concepts de partage libre, de licences ouvertes, de don, je faisais partie de ceux qui « détruisaient le métier ». Que c’était toute la profession d’écrivain – et plus généralement d’artiste – que je contribuais à dévaloriser. Ces attaques m’ont souvent déstabilisé, parce je ne me suis jamais vu en dehors de la communauté des créatrices et des créateurs : je suis de plain-pied dedans, je vis ses difficultés au quotidien… car je ne publie pas que sous licence libre, et je suis comme tout le monde contraint d’accepter les conditions de mes éditeurs si je veux recevoir mes chèques d’à-valoir. Ce que je publie sous licence libre a pour vocation d’expérimenter, de tenter, de défricher d’autres voies, d’autres possibles… un peu comme un salarié d’une grosse entreprise qui le week-end cultiverait ses légumes pour les vendre sur le marché local, rêvant au jour où il pourrait faire de son activité secondaire son activité principale.

Je ne crois pas détruire quoi que ce soit, au contraire. Le premier Projet Bradbury était une réflexion sur la création. Le deuxième questionnera la place et le statut de l’artiste dans nos sociétés, qu’il est urgent de repenser. Pour que la création soit considérée aujourd’hui, il faut qu’elle soit rentable, qu’elle rapporte de l’argent, qu’elle soit un facteur de croissance économique. Je refuse cette impasse, ce spasme de l’esprit qui voudrait cantonner les artistes à leur rôle économique – souvent avec leur soutien plein, entier et volontaire malheureusement. L’art n’est pas là que pour nourrir les estomacs, même s’il peut y contribuer. Nous avons des choses à inventer. Nous avons des voix à faire entendre.

Plus que jamais j’espère pouvoir compter sur votre soutien et votre présence. Le premier Projet Brabdury nous avait permis de faire connaissance. J’espère que le deuxième fera de nous des ami.e.s sincères.

Vous aimez le Projet Bradbury ? À partir de 1€/mois, vous pouvez en devenir mécène et avoir accès à des contreparties exclusives, sans compter la satisfaction de continuer à lire ces textes en sachant que vous y êtes un peu pour quelque chose 🙂

Firefox 55 accélère

firefox

La dernière mouture du navigateur de Mozilla a été récemment publiée. Et les nouveautés sont au rendez-vous. Cette version 55 annonce de bien meilleur performances avec la gestion de multiples processus. Une option permet de gérer cela et les avantages sont réels.

La grosse nouveauté, outre, l’amélioration des performances, c’est le support du WebVR, pour profiter de la réalité virtuelle dans son navigateur.

Autre changement intéressant, le navigateur dirigera automatiquement le visiteur sur la page en HTTPS si elle existe, une très bonne chose également.

Du beau travail pour cette nouvelle version de Firefox.

La végétalisation des villes et la tragi-comédie des Communs

Au début du mois d’août, une nouvelle plateforme « Végétalisons Paris » a été lancée par la municipalité de la capitale. Le site rassemble les informations concernant les différentes initiatives de la mairie de Paris visant à inciter les habitants à investir les espaces publics pour y planter des végétaux. Chacun peut y effectuer les démarches nécessaires pour son projet de végétalisation et signaler ses réalisations sur une carte.

Déjà plus d’un millier de réalisations épinglées sur la carte de la plateforme « Végétalisons Paris ».

Parmi les différents aspects de la politique de Paris, le permis de végétaliser est sans doute celui qui a le plus attiré l’attention, avec plusieurs milliers d’autorisations accordées à des habitants depuis sa création en 2015 pour implanter des végétaux dans des espaces comme des pieds d’arbres, des potelets, des trottoirs ou des murs. De nombreuses autres villes françaises – comme Lille, Marseille, Strasbourg, Grenoble ou Bordeaux – ont mis en place des dispositifs similaires (même si les règles peuvent varier d’une ville à l’autre).

Je croise de plus en plus souvent à Paris des espaces végétalisés dans le cadre de ce dispositif et en observant ces réalisations, je me suis souvent demandé dans quelle mesure ce système peut favoriser l’émergence de Communs urbains (ou pas). On pourrait penser que le permis de végétaliser va naturellement dans le sens des Communs, dans la mesure où il permet aux habitants de se réapproprier l’espace public. Mais il me semble que les choses sont plus complexes et que, tant du point de vue du montage juridique que de ses résultats pratiques, le permis de végétaliser n’aboutit pas toujours à la constitution de Communs dans la ville, loin s’en faut. Il peut même déboucher sur leur exact contraire, à savoir une forme de Tragédie des Communs, bien que ce ne soit heureusement pas une fatalité.

Les ambiguïtés juridiques du permis de végétaliser

Le permis de végétaliser permet à un ou des habitants d’une ville de solliciter une autorisation pour utiliser une portion d’espace public afin d’y faire pousser des plantes. Juridiquement, il s’analyse comme une autorisation d’occupation temporaire (AOT) du domaine public, qui a grosso-modo la même nature que celles que sollicitent les cafetiers pour installer une terrasse empiétant sur un trottoir ou des manifestants qui veulent défiler dans la rue. Les personnes publiques sont en effet considérées en France comme propriétaires des biens immobiliers que constituent les espaces de voirie, mais la propriété publique a une nature particulière par rapport à la propriété privée. La collectivité ne peut utiliser son droit de propriétaire à sa guise, car elle doit garantir que le bien reste « affecté à l’usage du public« . C’est ce qui explique la limitation dans le temps des autorisations d’occupation visant à « privatiser » les espaces publics, comme c’est le cas avec les commerces.

Pour le permis de végétaliser, on est dans une logique similaire : un ou des particuliers vont demander à pouvoir utiliser une parcelle du domaine public en y implantant des végétaux. La ou les personnes qui sollicitent le permis peuvent demander un soutien matériel à la mairie (un kit gratuit de végétalisation est disponible à Paris, comportant des outils et des graines), voire même d’effectuer des travaux spéciaux d’aménagements, comme la préparation d’une fosse de plantation, le remplissage de terre, la pose d’un bac ou d’une bordure de protection. Mais les bénéficiaires du permis doivent en retour s’engager à respecter un certain nombre de conditions fixées à Paris par une Charte de végétalisation. La personne à qui est délivré le permis « s’engage à installer soi-même le dispositif (par exemple : une jardinière ou une bordure de pied d’arbre), à utiliser des plantes locales et mellifères favorisant la biodiversité de Paris, à ne pas recourir à des pesticides et à veiller à l’esthétique et à l’entretien des plantes et supports (arrosage, nettoyage, etc.)« . Ne pas respecter ces conditions expose à la suppression de l’autorisation, qui reste valable sur une période variable selon les villes (un à trois ans, avec tacite reconduction). On est donc assez proche au final d’une forme de « micro-délégation » de service public à la personne qui obtient le permis de végétalisation.

Pour autant, est-ce que ces permis aboutissent à la création de Communs dans l’espace urbain, au sens propre du terme ? Je n’en suis pas certain, car on passe d’une situation où les espaces étaient gérés par la puissance publique à une autre où se sont des personnes privées qui vont récupérer le droit de les utiliser. D’une certaine manière, le permis de végétaliser est un « permis de privatiser », bien que sa portée reste limitée. En effet, le récipiendaire obtient une exclusivité pour contrôler l’espace faisant l’objet du permis (notamment pour décider de ce qui y sera planté et des aménagements à réaliser), mais la parcelle doit rester affectée à l’usage de tous, car elle continue à faire partie du domaine public. C’est ce qui fait qu’on ne peut pas par exemple utiliser le permis de végétaliser pour se constituer un petit potager personnel autour d’un pied d’arbre dans la rue. Les fruits ou les légumes qui y poussent pourront être cueillis par tous et la personne titulaire d’un permis de végétaliser ne peut pas s’en réclamer « propriétaire » (du moins, il me semble…). De ce point de vue, ces espaces deviennent bien des Communs, ou pour être exact des res nullius (choses sans maître), permettant la réactualisation en ville des pratiques ancestrales de glanage et de grappillage qui existaient jadis dans les campagnes, au temps où les Communs jouaient un rôle essentiel pour la subsistance des populations.

Un certain nombre de permis de végétaliser ont été demandés pour mettre en place des « Incroyables comestibles », ces bacs de fruits et légumes à glaner.

Malgré ce point de contact, j’ai l’impression que le permis de végétaliser oscille entre le public et le privé, sans arriver à mettre le doigt sur ce qui fait la spécificité du Commun. Dans les rues autour de chez moi, on trouve à présent de nombreux espaces végétalisés dans le cadre d’un permis. Je passe tous les jours à côté d’eux et je vois de petites pancartes indiquant que M. Untel ou Mme Untel a obtenu un permis pour utiliser ces espaces, sur lesquels je n’ai finalement pas plus de prise que lorsque c’était la municipalité qui les gérait. On passe d’un contrôle public à un contrôle privé, mais pas à une gouvernance collective exercée par une communauté, qui est le propre de ce qui fait le Commun. Le contraste est fort avec les jardins partagés, par exemple, où des modes de gestion concertés doivent nécessairement être mis en place par les groupes qui en partagent l’usage et qui sont donc beaucoup plus facilement rattachables aux Communs.

Mais le permis de végétaliser peut se dégager de cette logique « individualiste » pour prendre une dimension collective, car son attribution peut aussi bien aller à des personnes physiques que morales, constituées par exemple en associations. Dans certains quartiers, au lieu de se limiter à une juxtaposition de parcelles individuelles sans cohérence d’ensemble, la végétalisation s’effectue de manière concertée dans le cadre de projets portés par des associations visant à impliquer les habitants dans les choix pour leur voisinage. On notera d’ailleurs qu’à Strasbourg, les permis de végétalisation ne peuvent pas être demandés par des individus : ce sont uniquement des associations qui peuvent les solliciter et je me demande s’il ne vaudrait pas mieux qu’il en soit systématiquement ainsi pour affirmer la dimension collective de la démarche, sans laquelle aucun Commun ne peut exister.

(voir ci-dessous la présentation d’un projet associatif de végétalisation d’une rue à Paris)

A ce titre, il est intéressant de remarquer qu’en septembre 2016, le Conseil de Paris a adopté, sur proposition des élus du Groupe écologiste, un voeu à propos du dispositif « Permis de végétalisation » qui cherchait justement à réinjecter du collectif au sein de la démarche :

Le Conseil de Paris émet le vœu :

[…]

Qu’une mission « jardinage » dotée de moyens adaptés vienne compléter dans chaque arrondissement la mise en place d’un comité de végétalisation pour accompagner les projets des habitant-e-s et faciliter leurs démarches,

Que la ville de Paris lance un appel à projet pour trouver des associations qui accompagnent les porteurs de projet, dynamisent et fassent connaître le dispositif, aident à faire le lien avec les autres jardiniers citoyens du quartier.

L’idée de s’appuyer sur des comités de végétalisation et des associations faisant le lien entre les porteurs individuels de projets était intéressante. Mais je me demande si ce n’est pas le fond même du dispositif qu’il faudrait revoir pour sortir de la dichotomie public/privé et aller vers une végétalisation « en commun ». L’exemple des villes italiennes serait sans doute ici utile à convoquer. A l’image de ce qui se passe par exemple à Naples ou à Bologne, pourquoi ne pas en effet inscrire la végétalisation dans le cadre d’une « Charte des communs urbains« , qui consacrerait explicitement les espaces à végétaliser comme des Communs en associant les associations et les communautés à la définition même du programme global ? Si le système de l’occupation temporaire du domaine public comporte certains aspects intéressants, il est peut-être nécessaire d’aller plus loin et de couper les ponts avec cette philosophie des usages « octroyés » par la puissance publique pour aller vers la mise en place de véritables Communs urbains.

Comédie ou Tragédie des Communs urbains ?

Lorsque l’on se rend sur le compte Instagram « Végétalisons Paris » mis en place par la mairie, on peut voir de nombreuses photos d’installations végétales pimpantes réalisées par les habitants de la ville et il est vrai que l’on en croise parfois de magnifiques dans les rues.

Mais ce n’est pas hélas le sentiment général que j’ai pu avoir en passant à côté d’espaces végétalisés. Sur son compte Twitter, Didier Rikner (qui tient le site La Tribune de l’Art et s’intéresse de près au patrimoine parisien) épingle souvent des espaces laissés à l’abandon, dégradés par les passants ou conçus d’emblée par leurs gestionnaires sur des bases esthétiques… pour le moins discutables !

Comme c'est beau !!!! Avec ça, le climat est sauvé… #VégétalisonsParis #FoutagedeGueule pic.twitter.com/yVzjzPn5kO

— La Tribune de l'Art (@ltdla) June 26, 2017

Paris protège les mauvaises herbes et les vieux plastiques #VégétalisonsParis ! pic.twitter.com/Psn5dnBYNW

— La Tribune de l'Art (@ltdla) May 26, 2017

#VégétalisonsParis Notre contribution du jour à ce concours photo. On a gagné ? pic.twitter.com/WYlxsTEuyZ

— La Tribune de l'Art (@ltdla) May 15, 2017

En passant un jour devant une parcelle de plantation complètement saccagée, je m’étais fait la remarque que l’on est typiquement en présence d’une situation de « Tragédie des Communs« .

Le permis de végétaliser à Paris… Une manière simple de comprendre ce qu'est la Tragédie des #Communspic.twitter.com/Bm8OQMXI7x

— S.I.Lex (@Calimaq) July 15, 2017

Théorisée par l’économiste Garret Hardin dans un célèbre article éponyme paru dans la revue Science en 1968, la Tragédie des Communs constitue une situation où une ressource laissée en libre accès est surexploitée par ses utilisateurs au point de finir par disparaître. Si Hardin prenait l’exemple d’un pâturage à moutons dans son article, le phénomène qu’il décrit peut très bien s’appliquer à ces espaces végétalisés saccagés. Les passants les utilisent comme dépotoirs en y jetant leurs ordures, se comportant comme autant de « passagers clandestins ». C’est une manifestation typique de ce que l’on appelle en économie une « externalité négative » : une situation où l’activité d’un acteur produit des effets néfastes dont il fait peser le coût sur la collectivité plutôt que de les assumer lui-même.

Garret Hardin pensait que la Tragédie des Communs frappait fatalement toutes les ressources mises en partage et que la seule manière d’éviter la destruction des biens précieux pour l’humanité était soit de les privatiser, soit de les faire gérer par la puissance publique. Mais les travaux d’Elinor Ostrom sur les biens communs ont par la suite démenti ces conclusions en montrant qu’une troisième voie était possible lorsque des communautés parvenaient à s’organiser pour établir et faire respecter des règles de gestion à même d’assurer la préservation de ressources partagées, parfois d’une manière plus efficace que le marché ou l’État. On voit bien que c’est précisément cela qui manque à ces espaces végétalisés qui finissent saccagés ou délabrés. Dans la plupart des cas, il n’existe pas (ou plus…) dans les rues de Paris de réelles « communautés » qui puissent décider de leur création, faire appliquer des règles de gestion et assurer un entretien régulier. Les parcelles délabrées sont autant de miroirs nous montrant à quel point les espaces urbains de nos villes sont devenus de véritables « déserts collectifs », où des foules d’individus se pressent chaque jour, mais où plus personne « n’habite » réellement, au sens fort du terme. Comme de surcroît, la plupart des permis de végétaliser sont attribués à des individus isolés, nombreux sont ceux qui jettent rapidement l’éponge, ne parvenant pas à compenser par leurs simples forces les dégâts que ces espaces subissent tous les jours. Ainsi le permis de végétaliser organise-t-il en réalité souvent une Tragédie des Communs, faute de s’inscrire dans le substrat collectif qui permettrait à ces pratiques de faire sens.

On notera que ce phénomène affecte aussi d’autres types de Communs urbains, comme les Petites Bibliothèques de Rue (Little Free Libraries). Lancées à l’origine en 2009 dans des villes d’Amérique du Nord, ces « boîtes à livres » installées devant les maisons ont pour but de favoriser le partage et la circulation de livres à l’échelle de quartiers. Une fondation s’est même créée aux Etats-Unis pour soutenir le développement de cette pratique destinée à renforcer les liens de voisinage.

Image par John Phelan. CC-BY-SA. Source : Wikimedia Commons.

Mais l’an dernier, un article paru dans le Digital Reader (The Tragedy of The Commons Has Now Come To Little Free Libraries) soulignait que face à la multiplication de cas de vandalisme et de pillages de ces boîtes, notamment à des fins de revente des livres, le mouvement connaissait un recul dans plusieurs villes. Et voici comment j’analysais le phénomène sur le site « Les Communs d’abord », en faisant le lien avec le concept de Tragédie des Communs :

Ce qui arrive aux Little Free Libraries constitue en un sens une confirmation des vues de Garrett Hardin, sans pour autant discréditer la théorie des Communs, bien au contraire. Le contenu de ces boîtes constitue en effet une « ressource en libre accès », telles que Garrett Hardin les décrit dans son article. Les Little Free Libraries portent normalement une inscription « Take a Book. Return a book », à la fois pour inciter à limiter les prélèvements et à pratiquer une forme de réciprocité. Mais faute de dispositif pour garantir l’application de ces règles de base, la ressource que constituent les livres des Little Free Libraries est en réalité extrêmement sensible aux comportements de passagers clandestins. Dès lors, il n’est pas étonnant qu’une Tragédie des Communs finisse par se produire.

Dans ses travaux sur la gestion en commun des ressources rivales – ce que sont les livres des Little Free Libraries -, Elinor Ostrom a montré qu’une préservation efficace de la ressource dans le temps nécessitait qu’une communauté d’utilisateurs s’organise autour d’elle et adopte des règles concernant les prélèvements. Par ailleurs, elle insiste sur le fait que la communauté doit se doter de la capacité de surveiller que les règles sont observées et d’un système de sanctions graduées pour punir les passagers clandestins, pouvant aller jusqu’à l’exclusion de la communauté.

Pour qu’un système comme les Little Free Libraries fonctionne dans la durée, il faudrait que ses utilisateurs partagent un ensemble de valeurs communes suffisamment claires et fortes pour qu’une auto-régulation des comportements se produise. C’est sans doute possible à l’échelle d’un quartier où les individus entretiennent des rapports de voisinage et développent des bibliothèques de rue pour les renforcer. Mais l’implantation de ces boîtes dans l’espace public les laisse accessible à un ensemble d’utilisateurs trop vaste pour constituer une « communauté » et sans possibilité de réintroduire un minimum d’excluabilité dans l’accès à la ressource.

Au final, il serait plus juste de dire que les Little Free Libraries ne constituent pas des Communs au sens propre du terme. Elles ne réunissent pas les trois critères fondamentaux que sont une ressource partagée, une communauté organisée d’utilisateurs et des règles définies d’accès et de gestion. Il s’agit simplement d’un système organisant la mise à disposition d’une ressource en libre accès, avec ce que cela peut comporter de fragilité et de vulnérabilité.

Cela ne signifie pas que les rues ne puissent pas être gérées comme des Communs par les habitants d’une ville, mais le processus de reconquête de l’espace urbain nécessite en réalité la recomposition d’un tissu collectif qui est fragilisé dans la plupart de nos cités. Que ce soit avec les petites bibliothèques de rue ou les espaces végétalisés, on est confrontés à un paradoxe de la poule et de l’oeuf : il n’y a certes pas de Communs sans communautés, mais la construction de Communs n’est-elle pas aussi un moyen de faire renaître les communautés là où elles avaient disparu ? C’est la question que pose un article de Socialter consacré à la végétalisation des villes, en la reliant à ce que l’on appelle en psychologie « la théorie de la vitre brisée » :

D’après cette dernière, la dégradation d’un espace et la non réparation des dégâts entraînent un cercle vicieux: une fenêtre cassée et abandonnée en l’état rend acceptable les comportements similaires de vandalisme. Il n’est donc pas étonnant de voir d’autres poubelles s’entasser à côté d’un sac d’ordures déposé au mauvais endroit et en dehors des heures de ramassage. À l’inverse, végétaliser son coin de bitume est une bonne stratégie pour s’assurer que son voisin entretient aussi bien l’espace de vie en commun.

De ce point de vue, les espaces végétalisés de Paris oscillent constamment entre Tragédie et Comédie. Ceux qui finissent saccagés et abandonnés par les titulaires de permis agissent comme autant de « vitres brisées », qui risquent d’aggraver la déchirure du tissu urbain au lieu de l’aider à se reconstituer. Ceux, au contraire, qui tiennent bon peuvent radicalement changer l’ambiance d’un coin de rue et renforcer le sentiment d’appartenir à un espace partagé dont chacun peut être l’acteur. C’est à la condition d’arriver à faire germer la dynamique du Commun que les espaces végétalisés pourront incarner autre chose que notre incapacité collective à prendre soin de ce qui nous est proche. Mais pour cela, encore faudrait-il que le « design juridique » de ce dispositif place d’emblée la dimension collective au coeur, ce qui ne me paraît pas le cas avec le permis de végétaliser tel qu’il existe.


Classé dans:Penser le droit d'auteur autrement ... Tagged: communs urbains, Domaine public, espace public, Little Free Libraries, permis de végétaliser, tragédie des Communs

Quelle place pour l’art dans les plateformes d’innovation ouverte ?

Le 104 à Paris. Flickr/Jean-Pierre Dalbéra, CC BY-SA

Fab labs, living labs, design labs, hackerspaces, makerspaces, coworking spaces… Les espaces d’innovation ouverte se sont multipliés ces dernières années et prennent des formes variées : lieux de prototypages rapides, d’incubation, d’accélération, de réflexion sur les usages. Ils partagent néanmoins des caractéristiques communes comme le souligne la définition proposée dans le livre blanc sur les open labs :

« Un lieu et une démarche portés par des acteurs divers, en vue de renouveler les modalités d’innovation et de création par la mise en œuvre de processus collaboratifs et itératifs, ouverts et donnant lieu à une matérialisation physique ou virtuelle »

Ainsi les processus d’innovation dans ce type d’espace sont marqués par des logiques communes d’ouverture, de décloisonnement, d’échanges au sein d’une communauté large. Ils sont portés par des acteurs multiples (entreprises, institutions publiques, associations…) et essaiment dans des secteurs variés (industriels, santé, académiques, culturels…).

C’est dans ce cadre qu’apparaissent des espaces ouverts et collaboratifs dédiés à l’innovation et la créativité artistique et culturelle. De plus en plus d’organisations artistiques développent des lieux d’innovation et, en écho à ce phénomène, l’art est de plus en plus perçu comme un vecteur d’innovation dans les entreprises traditionnelles. Ce phénomène résonne avec d’autres initiatives déjà anciennes de l’autre côté de l’Atlantique comme le celle du Black Mountain College.

Qu’en est-il de ce développement croissant de l’art comme vecteur d’innovation ? Quelles sont les spécificités de la place et du rôle de l’art dans les open labs ?

J’ai eu l’occasion d’instruire ces questions à travers deux études successives menées avec mes collègues de la chaire NewPic de Paris School of Business. La première, menée avec l’ANRT (Association Nationale de la Recherche et de la Technologie) et consacrée à une exploration large des open labs en France. La seconde dans le cadre d’un partenariat avec BPI Hub, Paris&Co et l’Innovation Factory sur l’exploration plus spécifique des plateformes d’innovation franciliennes.

Quatre dynamiques

L’étude spécifique que j’ai menée dans le champ artistique et culturel m’a d’abord amené à observer quatre dynamiques différentes de développement des projets artistiques dans les open labs. La première dynamique se caractérise par l’intégration de laboratoires d’innovation ou d’incubateurs pour des startups créatives au sein de grandes institutions culturelles, par exemple, la 104Factory du 104, le Carrefour Numérique à la Cité des Sciences ou encore les initiatives de Muséolab d’Érasme au sein des musées de la métropole du Grand Lyon, ou encore de nouvelles initiatives comme le Gaîté lab de la Gaîté Lyrique ou (feu) le projet de Museum Lab du Louvre.

À côté des initiatives portées par de grandes institutions culturelles se sont développées deux dynamiques connexes.

L’une marquée par la mise en place de laboratoires d’innovation ouverte dédiés à l’art et la culture au sein d’institutions ou d’entreprises orientées plus largement vers l’industrie et les services comme, par exemple, l’Art Factory d’Orange, le lab du Google art & culture, ou l’Atelier Arts Sciences du CEA Tech, voire le CARGO de l’agence de développement et d’innovation de la Ville de Paris, Paris&Co.

L’autre se caractérise par l’émergence d’espaces de créativité dans des entreprises ou associations privées orientées vers le marché de l’art et les médias comme l’Artlab de Digitalarti ou Creatis du groupe Scintillo.

Une dernière dynamique met en évidence le déploiement de projets créatifs et artistiques dans des lieux autonomes, mais non dédiés à l’art, comme les initiatives multiples menées au sein de NUMA, du Liberté Living Lab, d’Ici Montreuil ou de La Paillasse, pour citer les plus connus.

Les rôles spécifiques de l’art

La mobilisation de l’art et des artistes dans les open labs peut être d’abord source d’une nouvelle vision qui enrichit les processus d’innovation. C’est particulièrement le cas dans les open labs intégrés dans des grandes institutions innovantes (non dédiés à l’art) qui, en mobilisant des artistes au cours des processus de recherche et développement, vont créer ce que Michel Ida du CEA Tech appelle du « décentrement ». Par exemple l’une des premières expériences menées avec la chorégraphe Annabelle Bonnery sur la relation homme-machine a conduit à l’amélioration de capteurs de mouvement permettant de transformer les mouvements du danseur en son, mais également à des applications industrielles importantes. En effet à côté du spectacle Virus/Antivirus est née la start-up Movea qui a été à l’origine du développement des capteurs intégrés notamment dans certaines consoles de jeux vidéo.

Le développement des open labs autonomes met ensuite en évidence une logique complémentaire de recherche non seulement de disruption, mais surtout de construction voire de renouvellement de modèles économiques. En effet le développement de ce type de labs cherche à offrir de nouvelles perspectives aux projets artistiques ou créatifs en poussant l’artiste à repenser les modèles économiques autour de sa création. Ce renouvellement peut se caractériser par l’ouverture à de nouveaux marchés, clients ou services, comme le propose l’ArtLab de Digital Arti. Ce lab a notamment développé la location d’œuvres à des entreprises ou des processus de coproduction plus proches des industries créatives que des logiques du marché de l’art.

Enfin, dans le cas des open labs intégrés à une grande institution culturelle, la démarche développée dans le lab apparaît comme un catalyseur des missions de l’institution et un moyen de faire converger démarches artistiques, économiques et sociales. C’est particulièrement le cas au 104, qui à travers son incubateur, crée des passerelles entre des mondes parfois perçus comme antagonistes. On peut citer parmi la trentaine de start-ups incubés, le cas de la Fabrique de la Danse qui permet de développer et valoriser les compétences entrepreneuriales des chorégraphes à la fois à travers des formations, une application et la réalisation d’ateliers et de spectacles en lien avec l’écosystème du 104 (artistes, associations, écoles du quartier).

Ces rôles différents donnés aux projets artistiques dans les open labs invitent à repenser plus largement le rôle de l’artiste à la fois en tant qu’innovateur et passeur de frontières esthétiques, économiques et sociales.

The Conversation

Il est chercheur associé au CGS Mines ParisTech

Genre et changement climatique : des photos qui parlent

Juste au-dessus de ces lignes, vous pouvez voir une photo du président américain Donald Trump, signant un de ses tout premiers décrets présidentiels. Ce décret rétablit la politique du bâillon mondial, qui interdit le financement d’ONG internationales soutenant l’avortement et, indirectement, la contraception.

En dessous de ce paragraphe, voici une autre photo. Celle-ci a été réalisée lors de l’annonce, dans les jardins de la Maison-Blanche, par le même Donald Trump, du retrait des États-Unis de l’accord de Paris sur le climat. La photo a été prise le 1er juin 2017, devant un parterre choisi et représentatif.

Ces deux photos mettent en scène de façon explicite quelques caractéristiques principales d’une masculinité hégémonique dans l’ordre du politique de l’administration Trump :

  • l’absence totale ou quasi-totale de femmes dans l’entourage et/ou l’assistance ;

  • la moyenne d’âge de deux « blocs » composés exclusivement, ou presque, d’hommes blancs, que l’on peut légitimement situer au-delà de 55 ans d’âge ;

  • la dominante vestimentaire du costume deux pièces déclinant « les 50 nuances de gris », elles-mêmes visibles sur les crânes, lorsque ceux-ci ne sont pas déjà largement dégarnis !

La domination masculine et la maîtrise du corps des femmes

Au-delà de la représentation et de la scénarisation du masculin dans son ancrage genré, racial, social et générationnel, ces photos illustrent aussi la masculinité par deux codes extérieurs de la virilité.

D’une part,l’absence d’émotion qui se donne à voir dans la fermeté/fermeture de l’expression sur la plupart des visages (à l’exception de quelques rares sourires, signes dévalorisants d’une émotion mal maîtrisée).

D’autre part, la constitution du masculin par le collectif, comme en témoigne l’alignement quasi-militaire de l’assistance sur la pelouse de la Maison-Blanche, ainsi que la signature d’un acte exécutif par le Président, entouré de son État-major dans le Bureau ovale.

Cette affirmation d’une domination masculine renvoie aussi à des dispositifs d’appropriation facilement identifiables. Notamment sur le corps des femmes et sur la nature.

Au fond, ce qui est donné à voir sur la première photographie, c’est l’affichage assumé d’un dispositif politico-idéologique de lutte contre l’avortement. De façon assez cynique, celui-ci scénarise une revendication à l’appropriation de la maîtrise masculine du corps des femmes et de leur droit d’en user librement.

Ce dispositif réaffirme de façon provocante un modèle patriarcal archaïque. Dans celui-ci, la fonction biologique des femmes, qui leur permet de donner naissance à des enfants, se trouve inversée en son contraire : c’est-à-dire en l’assignation à produire des enfants, même contre leur gré.

Dans l’histoire de l’humanité, cette assignation fait que les femmes ne s’appartiennent pas, pas plus que le fœtus qu’elles peuvent porter. Alors que les femmes et leurs droits reproductifs sont l’enjeu central du dispositif juridique et médiatique, elles disparaissent de la photo. Leur corps, en jeu et enjeu, est en fait totalement invisibilisé.

La nature comme ressource illimitée et dominée

Pour rappel, la deuxième photographie illustre l’annonce du retrait américain de l’accord de Paris sur le climat. Une annonce faite de contre-vérités historiques et économiques, noyées dans une rhétorique nationaliste.

En rompant ainsi avec plus de 20 ans de négociations internationales ayant permis une prise de conscience planétaire des enjeux liés au dérèglement climatique, Donald Trump et les hommes qui l’écoutent et l’applaudissent participent encore de cette conception d’appropriation illimitée de la nature qui avait été formulée en des termes opposés.

Positifs pour Descartes :

« Car elles les [notions générales] m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative, qu’on enseigne dans les écoles, on peut en trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ».

Et critiques pour Spinoza :

« La plupart de ceux qui ont écrit sur les affects et sur les principes de la conduite semblent traiter non de choses naturelles qui suivent des lois générales de la nature, mais de choses qui sont en dehors de cette Nature. Il semble même qu’ils conçoivent l’homme dans la Nature comme un empire dans un empire ».

Les deux photos sont la manifestation arrogante et pathétique d’un modèle anthropologiquement et écologiquement discrédité et dépassé. En effet, du point de vue de l’anthropologie, l’égalité entre les femmes et les hommes et la reconnaissance de l’universalité des droits humains (dont les droits reproductifs et sexuels) sont parvenues à un stade où elles ne sont plus impensables, mais où elles se révèlent possibles et réalisables.

Du point de vue de l’écologie, les ravages largement reconnus de la compétition, du productivisme, du consumérisme et des mécanismes d’appropriation non raisonnée des ressources de la planète, laissent peu à peu la place au nécessaire apprentissage d’une gestion collective et égalitaire.

Un gazoduc en construction. NPCA Online/Flickr, CC BY

La perspective du développement durable et égalitaire

En 1987 déjà, le rapport « Our common future » de la Commission Mondiale sur l’Environnement et le Développement de l’ONU (communément appelé le rapport Brundtland) avait bien souligné la nécessaire articulation des trois piliers du développement durable (les piliers sociaux, économiques et écologiques) avec une critique des mécanismes d’inégalités et de domination à la fois géographiques (nord/sud), anthropologiques (hommes-femmes), démographiques (générations présentes/générations à venir) et sociaux (riches/pauvres).

Ceci suppose d’aller vers la création d’une nouvelle architecture institutionnelle au niveau mondial. Expression d’une volonté politique collective visant à dépasser l’obsolescence du statu quo anthropologique et écologique actuel, celle-ci serait capable de produire de nouvelles normes internationales.

Donald Trump et les hommes qui l’entourent, ou qui se retrouvent dans ses positions, s’y refusent toujours. Ce faisant, ils démontrent, si besoin était, l’urgence et la légitimité d’une nouvelle perspective anthropologique, associant égalité de genre et durabilité environnementale.

The Conversation

Serge Rabier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

Robots armés autonomes : l’art de la guerre en mutation

Volk-2 russe piloté à distance. Crédit : Vitaly V. Kouzmin / Wikipedia, CC BY

Après la dissuasion nucléaire, l’art de la guerre s’apprête à connaître la plus grande mutation de son histoire avec la robotisation du champ de bataille et l’émergence d’armements autonomes.

Comme pour toute transition de rupture, interrogations, craintes et prophéties plus ou moins rationnelles accompagnent le mouvement. À ce titre, le très réputé Future of Life Institute d’Oxford publiait en 2015 une lettre ouverte signée par plusieurs milliers de scientifiques souhaitant alerter l’opinion publique sur les risques liés au développement d’armes autonomes. Dans le second paragraphe de cette désormais célèbre mise en garde, on pouvait lire la phrase prémonitoire :

« If any major military power pushes ahead with AI weapon development, a global arms race is virtually inevitable, and the endpoint of this technological trajectory is obvious : autonomous weapons will become the Kalashnikovs of tomorrow ».

Kalashnikov se lance dans les robots armés

Deux ans plus tard, l’entreprise russe Kalashnikov, fleuron des industries de défense russes, vient confirmer cette prévision en présentant sa gamme de robots autonomes armés. Depuis le 10 juillet dernier, cette société communique sur son programme de développement de modules armés autonomes s’appuyant sur des réseaux de neurones pour la détection, l’identification et le traitement automatique des cibles.

Sofiya Ivanova, l’actuelle directrice de la communication de Kalashnikov, a annoncé que son groupe s’engageait dans la production de drones de combat autonomes dotés de capacités d’apprentissage par réseaux de neurones, capables de reconnaître les cibles et de prendre des décisions autonomes dont celle de l’engagement. Les prototypes présentés sont dotés d’une mitrailleuse PK montée sur une tourelle elle-même dirigée par une intelligence artificielle construite sur des réseaux de neurones.

Prototype de la société Kalashnikov. Kalashnikov

On notera que le groupe Kalashnikov n’apparaît pas comme un précurseur dans le développement d’armes autonomes puisque des robots semi-autonomes ont déjà été développés par les industries de défense russes pour cartographier un territoire, localiser une cible et agir dans le cadre de missions de recherche et de sauvetage. Depuis 2015, la gamme de robots combattants russes Platform-M a été testée et est opérationnelle au sein d’unités de combat robotisées.

Platforma-M, robot blindé téléguidé russe. Igor Zarembo/RIA Novosti

Elle sert notamment dans les opérations de déminage et de surveillance de sites sensibles en Syrie. Ces robots fonctionnent principalement sous un mode « téléopéré » dans lequel un opérateur humain garde la main sur la décision et l’ordre de tir. Pour autant, l’évolution de ces machines vers une plus forte autonomie dans la décision de tir ne fait plus aucun doute aujourd’hui. Il faut alors s’interroger sur l’apport réel de l’autonomie au combat et les situations opérationnelles dans lesquelles cette autonomie est en mesure de prendre l’avantage sur un adversaire « biologique ».

Les exemples de contextes bien adaptés à l’emploi de robots armés autonomes ne manquent pas. Le combat urbain de haute intensité en contexte saturé en est un. Toujours très coûteux en vies humaines, ce type de confrontation nécessite des prises de décision extrêmement rapides et une forte agilité dans l’acquisition de cibles dynamiques multiples. Un système autonome est quant à lui en mesure d’intervenir selon des échelles temporelles qui dépassent les limites biologiques humaines. La coopération entre robots armés autonomes et leur collaboration dans l’exécution d’une mission commune vont permettre de dépasser ces limites et devraient apporter des réponses pertinentes aux problématiques spécifiques d’engagement en zone urbaine.

Unités robotisées pour la garde des missiles nucléaires

Un second exemple de contexte bien adapté à l’emploi de robots armés autonomes concerne les missions de surveillances automatisées d’un territoire, de garde d’une base militaire ou d’infrastructures critiques. Des unités de robots armés Platform-M et Uran (photo en tête de l’article) ont ainsi été déployées en Russie en 2016 afin d’assurer une garde périmétrique autonome autour de sites de missiles nucléaires intercontinentaux. Les robots armés sentinelles SGRA1 développés par Samsung qui ont été installés le long de la frontière séparant les deux Corées, ont engendré de fortes économies en personnel et ont amélioré la fiabilité et la qualité des gardes.

Les Russes ne sont pas les seuls à développer des systèmes armés autonomes. L’agence américaine DARPA a lancé plusieurs grands programmes de recherche et de développement d’unités de combats robotisés autonomes dédiés à la guérilla urbaine. De tels systèmes économisent le sang, la fatigue, le stress, et la solde du combattant… À l’heure où les budgets militaires connaissent partout de fortes hausses (sauf en France), les différentes économies induites par les systèmes autonomes motivent l’accélération de leur développement.

Parade militaire. Présidence de Russie, CC BY

L’armée russe souhaite robotiser plus du tiers de ses armements à l’horizon 2025. La mutation de certains équipements a commencé avec, notamment, le développement de chars de combat « dronisés » à équipage déporté (T14 Armata). Le combat du futur, selon la nouvelle doctrine russe énoncée en 2015, doit « exclure l’homme de la zone d’immédiate confrontation ». Cette exclusion totale n’est rendue possible que par le développement de systèmes robotisés téléopérés et de systèmes armés autonomes. Elle modifie l’ensemble des mécanismes tactiques et oblige les armées à une révision complète de leurs règles d’engagement et de leurs pratiques au combat.

Des robots contre des insurgés

Imaginons une première situation correspondant à un conflit « asymétrique » opposant l’armée régulière d’une nation technologique à un groupe armé irrégulier, constitué de rebelles, d’insurgés, ou de terroristes et disposant de moyens limités. Supposons que ce groupe d’insurgés contrôle une zone géographique incluant une ville et une population civile. L’armée régulière souhaite limiter ses pertes dans la reprise des zones urbaines. Elle va logiquement choisir d’engager ses unités de combat robotisées autonomes et téléopérées dans la phase d’assaut initiale.

Le niveau d’imbrication du groupe rebelle armé dans la population civile et son aptitude à la guérilla urbaine seront des critères déterminants dans le choix des robots à déployer. Dans tous les cas, ce sont les capacités des systèmes en détection et identification des cibles qui feront la différence et qui permettront de mener une action rapide avec le moins de perte civile possible. Le robot autonome devra être en mesure de distinguer « clairement » le personnel combattant du personnel civil non combattant, le terroriste de l’otage servant de bouclier humain. Les techniques embarquées de reconnaissance de contextes, de formes, d’objets dans une image, de son ou de rayonnement devront atteindre un niveau de fiabilité au moins égal à celui du combattant humain. Sans cela, les dégâts collatéraux risquent d’être si importants qu’ils annuleront le bénéfice de l’emploi des robots et l’armée régulière devra s’en expliquer…

Guerre dans les rues de Mossoul, fin 2016. Des robots armés, demain ? Mstyslav Chernov/Wikipedia, CC BY-SA

Du côté des rebelles, on peut parier qu’ils auront également la capacité de recycler, de pirater, de détourner des robots civils récupérés sur le terrain ou achetés sur le marché noir pour les convertir en robots armés téléopérés et/ou autonomes. L’État islamique a su le faire à son niveau en équipant de simples drones civils commerciaux d’un dispositif de lance-grenade particulièrement efficace. D’une façon générale, les derniers conflits ont montré qu’une technologie commercialisée pouvait vite diffuser vers des groupes armés pour être convertie en technologie militaire à moindre coût.

Les soldats de notre armée régulière auront donc toutes les chances de se retrouver dans une seconde phase du combat devant un robot autonome low cost bricolé par les ingénieurs du groupe rebelle et tout aussi agressif. Les opérations de piratage informatique de bas niveau et de détournement des systèmes devront également être prises en compte. Cela dit, l’asymétrie des moyens et de la puissance de feu déployée par l’armée régulière fera la différence et lui donnera l’avantage en secteur urbain comme en terrain découvert.

La seconde situation à explorer est celle d’un conflit « symétrique » opposant deux armées régulières de niveaux technologiques équivalents, disposant d’unités de combat robotisées autonomes et téléopérées. On peut supposer que, selon le principe d’exclusion de l’homme de la zone d’immédiate confrontation, les deux armées choisiront d’engager en première instance leurs unités robotisées. Elles n’auront pas d’autre choix compte tenu du niveau de létalité des unités de robots. L’homme sera donc absent de cette première zone de combat laissant la place à une lutte hyper véloce entre des unités robotisées.

Les questions de supériorité technologique et de supériorité d’effectifs seront centrales dans l’évolution de ce combat initial. Vingt robots armés sophistiqués, disposant d’une intelligence artificielle de haut niveau peuvent-ils venir à bout de 80 robots de combat plus rudimentaires mais qui savent se réorganiser rapidement en fonction de leurs pertes ? La résilience des unités robotisées et leur capacité à occuper et à dominer l’ensemble des milieux en même temps (l’ubiquité opérationnelle) permettront de remporter la première phase de la bataille.

Jeu à somme nulle

Mais des jeux à somme nulle sont également envisageables. On peut imaginer dans le contexte de niveaux technologiques et d’effectifs quasiment équivalents, une destruction mutuelle d’un grand nombre d’unités robotisées de part et d’autre sans qu’apparaisse un réel vainqueur. La poursuite de la confrontation s’effectuerait alors « à l’ancienne » en impliquant des combattants humains avec les pertes associées.

Enfin, à plus long terme, certainement utopique, on peut imaginer une économie totale de vies humaines dans un conflit du futur où la première armée remportant le combat robotisé serait tacitement considérée par ses adversaires comme celle qui remporte la guerre. La technologie aurait ainsi rendu inutile et irrationnel l’engagement de combattants humains voués à une défaite certaine.

En attendant, la course à l’autonomie est bien lancée entre les grands pays producteurs d’intelligence artificielle. Les débats éthiques, à géométrie variable selon les cultures, les idéologies et les convictions religieuses vont accompagner le déploiement de systèmes d’armes robotisés plus ou moins autonomes sur l’ensemble des théâtres de conflit. Les futures confrontations impliquant le soldat non augmenté, le soldat augmenté et la machine appellent dès aujourd’hui à repenser l’art de la guerre.

The Conversation

Thierry Berthier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.