Pour en finir avec le « numérique »

Il est temps de reprendre la main! Pixabay

Le code est loi, disait Lessig il y a quelques années. Morozov explique bien à quel point les services proposés par les multinationales du numérique portent des valeurs précises qui ne sont jamais neutres. Richard Stallmann – fondateur du projet GNU et président de la Free Software Foundation – va plus loin : un ordinateur, dit-il, est une machine universelle qui calcule tous ce qu’on lui demande ; la question est de savoir qui demande à la machine d’effectuer les calculs ; on est là devant deux possibilités :

  • l’usager est le maître du code et il est donc le maître de la machine ;

  • l’usager n’est pas le maître du code et il est donc à la merci de la machine – ou plus précisément de celui qui est maître de son code et donc typiquement une entreprise privée.

Les téléphones portables, les tablettes et toutes leurs applications fonctionnent sur des logiciels dont le code appartient à des entreprises privées. Nous ne savons pas exactement ce que fait ce code, nous n’utilisons donc pas ces appareils, mais nous sommes plutôt utilisés par eux.

Concrètement :

  • notre vie est influencée et structurée par ces outils sans que nous puissions précisément en comprendre les principes. Les affordances des plates-formes nous poussent à certaines pratiques, les notifications scandent nos rythmes de vie, les formats des données et des documents structurent l’organisation de notre pensée ;

  • nous ne savons pas ce qui est fait de nos données et qui y peut accéder.

La même chose peut être dite – avec quelques nuances – des ordinateurs portables propriétaires. Apple, notamment, met en place des politiques qui restreignent de plus en plus de pouvoir à l’usager. Le fonctionnement de la machine devient complètement opaque souvent en protestant la nécessité de rendre les choses « simples » ou d’augmenter la sécurité. L’argument qui est devenu très vendeur est de ne pas donner à l’usager la main sur ses appareils pour éviter qu’il fasse des dégâts involontaires. Tout fonctionne indépendamment de l’usager, tout se configure de façon autonome, nous ne devons rien comprendre. Le prix à payer est que nous ne savons plus ce que nous faisons. Oui, nous ne faisons pas d’efforts pour comprendre la machine, mais en revanche nous sommes entre ses mains.

L’injonction à l’usage de logiciel et matériel propriétaire gagne en force et pouvoir – et cela n’est pas de la faute des entreprises privées, mais des usagers et, surtout, des institutions.

Or, s’il est normal que la littéracie numérique ne soit pas très développée chez des utilisateurs que personne n’a formés à ce propos, il me semble cependant aberrant que les institutions publiques – et les acteurs privés – n’entreprennent rien pour contrer ce phénomène et qu’ils soient au contraire à l’origine de cette multiplication de l’occupation de notre espace de vie par les privés.

Voici quelques exemples concrets issus de sphères différentes de notre vie quotidienne.


À lire aussi : Le « numérique », une notion qui ne veut rien dire


L’usage d’applications propriétaires dans les échanges privés

Je pense en particulier à WhatsApp, Messanger/Facebook, Snapchat, Instagram, Twitter. Petite anecdote : je n’ai pas de Smartphone (pour les raisons que je viens de détailler). Depuis quelques années, je n’ai presque plus de contacts quotidiens avec mes parents (pourtant italiens !). Ils avaient l’habitude de communiquer avec moi par mail, mais depuis l’adoption de WhatsApp, ils considèrent que je ne suis pas joignable – je suis pourtant devant mon ordinateur connecté à longueur de journée. Ils préfèrent envoyer des messages sur WhatsApp à ma conjointe en lui demandant de me les relayer. Le contact familial est pris en otage par une compagnie privée. Au lieu que de devenir plus simple – avant il n’y avait pas ces possibilités de connexion, il fallait passer par une cabine téléphonique et un appel international… etc. –, le contact devient plus difficile, presque impossible, à moins d’adopter une application.

Vous me direz : mais même l’appel téléphonique passait par une société. Oui, bien sûr, mais le monde n’était pas investi par une compagnie unique. Et de plus, ces compagnies étaient contrôlées par les États… Le téléphone était perçu comme relevant de l’utilité publique. Or la philosophie de la privatisation de l’espace public voudrait que j’achète un téléphone avec un des deux systèmes d’exploitation possibles (iOS ou Android de Google) et que j’installe une application qui appartient à Facebook. Si je n’accepte pas ces conditions, je suis exclu de la communication avec mes parents – pour la petite histoire, j’essaie de les obliger à m’écrire des courriels ou à m’appeler sur mon fixe.

L’usage obligatoire de logiciels propriétaires dans le cadre des institutions publiques

Docx, PDF, Internet Explorer (oui, encore lui) sont bien souvent des canaux obligés lorsque nous avons affaire aux institutions publiques ! Autre anecdote : je suis en train de demander la citoyenneté canadienne. Le seul moyen pour compléter cette demande est de remplir un formulaire PDF en utilisant Acrobat Reader. Impossible de le faire en utilisant un autre logiciel. Je suis donc obligé d’installer un logiciel propriétaire si je veux bénéficier de mes droits. Un formulaire HTML aurait été accessible par tous – en utilisant un standard ouvert. Formulons-le ainsi pour que la dimension d’aberration soit plus évidente : la seule manière pour devenir citoyen canadien est de passer par la société Adobe.

Encore une fois, bien sûr, dans une société industrialisée et capitaliste, nous sommes depuis toujours confrontés à ce type de problèmes : pour remplir un formulaire papier, je suis obligé d’acheter du papier à une société privée, un stylo qui lui aussi est produit par une société privée… mais, dans ce cas, il y a plusieurs sociétés entre lesquelles je peux choisir et, surtout aucune de ces sociétés ne détient le brevet du papier ou du stylo (sauf les BICs, mais il existe d’autres types de stylos !). Dans le cas d’Adobe, le format du formulaire, son accessibilité, la structure de ses données sont établis par Adobe et par lui seul.

L’usage obligatoire d’applications et de software propriétaires dans le cadre d’institutions privées d’utilité publique

Un exemple : les banques. Il s’agit évidemment de sociétés privées, mais qui ont des responsabilités à l’égard de l’ensemble des citoyens. Or, il est désormais quasiment impossible d’être client d’une banque sans avoir recours à des logiciels ou du matériel propriétaire. Pour accéder à son compte, il faut un Smartphone – propriétaire – sur lequel faire tourner des applications – propriétaires – sous le contrôle, au choix, de Google ou d’Apple. Encore une fois, en tant qu’usagers, nous sommes obligés d’être clients de ces deux entreprises si nous voulons avoir une vie normale dans notre société. Pourquoi donc ?

L’usage généralisé du format docx comme format texte

Le format docx est désastreux pour une série de raisons. Mais ce n’est pas là la question. Le problème est que son usage est banalisé par les maisons d’édition, les institutions publiques et privées. Au lieu que de produire du texte, nous sommes obligés de produire du docx. Le format, évidemment, n’est pas neutre : il propose une conception particulière du texte et du document. L’accessibilité, en outre, dépend seulement du bon vouloir de Microsoft. Comment est-il possible que nous soyons pris dans la dynamique de transformation de l’écriture en une propriété d’une boîte américaine ?

L’usage de logiciel propriétaire par l’université et par l’éducation. À l’université, on présuppose que les membres de la communauté – étudiants, chercheurs, administrateurs – utilisent MacOs ou Windows. L’ensemble des services est pensé exclusivement pour ces deux plates-formes. Aucune assistance n’est garantie pour les systèmes libres. Souvent, il est impossible d’effectuer les tâches quotidiennes si on n’a pas un Mac ou un PC Windows. Les logiciels proposés sont toujours propriétaires – Word, PowerPoint, Excel, Endnote… Dans le domaine de l’éducation primaire – ce qui est encore plus grave –, on associe le passage au numérique avec l’adoption généralisée des iPads. Or, il me semble absolument délirant de confier l’éducation publique à une entreprise privée. Mais, concrètement, c’est exactement ce qui arrive : les livres de texte deviennent des applications iPad, gérées et maintenues par Apple. C’est Apple qui décide de leurs vies, de leurs licences de distribution, de leurs accessibilités, de la date de leurs sorties, de leurs ergonomies. Nous voyons de grandes institutions se réjouir de leur progrès, car elles ont adopté ces technologies.

De cette manière, nous sommes progressivement en train d’abandonner la chose publique – ainsi que nos vies privées – entre les mains d’une poignée d’entreprises. Je le répète : la responsabilité ne revient pas à ces entreprises, mais à nous-mêmes et à nos institutions qui – par commodité ? Par facilité ? À cause des pressions commerciales ? À cause de notre ignorance ? – ne faisons rien pour défendre l’usage d’alternatives libres.

Il existe des alternatives

Il suffit de prendre un moment pour regarder – par exemple sur le répertoire de la FSF – pour constater que, pour tous les besoins que je viens de mentionner, il y a des solutions de type libre. Libres dans le sens que leur code est ouvert – et que donc il est possible de savoir ce qu’il opère –, qu’il peut être modifié et adapté à des besoins spécifiques – qui seront donc définis par les usagers et les communautés au lieu d’être fixés par une entreprise particulière – outre qu’être aussi gratuits, ce qui n’est pas la chose la plus importante, mais qui peut également servir d’argument.

Des exemples :

  • des systèmes d’exploitation GNU-Linux qui permettent de faire tourner nos machines en évitant qu’elles fassent ce qu’elles veulent ;

  • des logiciels libres pour remplacer les logiciels propriétaires ;

  • du matériel qui respecte la liberté des usagers en rendant publiques ses spécifications techniques.

L’objection qu’on entend souvent est que ces alternatives « ne fonctionnent pas ». Concrètement cela signifie que souvent ces logiciels demandent une prise en main plus complexe. Bien sûr : dès qu’il s’agit de choisir, il est nécessaire d’avoir une compréhension de base qui demande une étude. Mais cette étude est la condition de la liberté. Si nous voulons être maîtres de nos machines, il faut que nous soyons capables de leur demander ce que nous voulons.

Cela demande des efforts, certes ; mais ces efforts sont au fondement de la possibilité de liberté. Au nom de la simplicité et des interfaces user friendly, nous renonçons peu à peu à être maîtres de notre vie. Dans une situation orwellienne, nous sommes prêts à déléguer notre vie à des entreprises pour éviter l’effort de nous demander ce que nous voulons faire.

Or, évidemment, il n’est pas possible de demander ces efforts juste aux utilisateurs. Il est indispensable que les usagers soient accompagnés, sensibilisés et aidés par les instances institutionnelles et publiques. Si l’on pense aux enfants, la question devient encore plus claire : leur éducation sera entre les mains d’Apple et Google si nous ne prenons pas la peine de prôner des alternatives à leurs monopoles.

Que faire ?

En premier lieu, ce sont les institutions qui doivent s’engager dans cette démarche. Il est nécessaire que toutes les activités institutionnelles puissent être réalisées avec du logiciel et du matériel non propriétaires et que les solutions libres soient les solutions recommandées. Il doit évidemment rester possible d’accomplir ces tâches avec du logiciel propriétaire, cela doit rester une option pour garantir la liberté des usagers : si vous voulez utiliser un Mac, un PC Windows, soyez les bienvenus, mais nous privilégions les solutions libres – et nous offrons support pour ces solutions. Les institutions devraient aussi contribuer au développement du logiciel libre en investissant dans ce domaine pour leurs infrastructures numériques – au lieu que continuer à déléguer les GAFAM.

Ensuite, il est nécessaire d’obliger les acteurs privés d’utilité publique à faire la même chose. Et d’exhorter aussi l’ensemble des acteurs privés.

Le changement d’usages et la diffusion de pratiques libres seront un pivot pour déterminer les producteurs de matériel à s’aligner à la philosophie du libre. Les producteurs de matériel qui fonctionne exclusivement avec du logiciel propriétaires doivent être pénalisés.

Ces actions publiques doivent être accompagnées par une véritable démarche de sensibilisation à ces enjeux et un investissant important en formation. L’éducation doit être au fondement pour rendre libres les utilisateurs de demain.

« Le numérique » n’existe pas comme phénomène uniforme. Il y a dans les pratiques et les technologies des univers différents et parfois même opposés. Nous devons en être conscients et agir de conséquence. Il faut lutter pour que le monde ne se réduise pas à la propriété d’une poignée d’entreprises.


Retrouvez la première partie de cette chronique ici.

The Conversation

Ubuntu-fr au festival des Vieilles Charrues 2019

Logo des Vieilles Charrues 2019

Du 18 au 21 juillet 2019 aura lieu le festival des Vieilles Charrues de Carhaix. Cette année encore, le partenariat Ubuntu-fr et Infothema est reconduit pour mettre GNU/Linux à l’honneur.

Les Vieilles Charrues restent le plus grand festival français de musique, troisième au niveau européen, au cœur même de la Bretagne (280 000 entrées en 2018).

Dans sa démarche de développement durable, le festival s’ouvre et se diversifie depuis longtemps. Ainsi, depuis 2009, le festival musical permet également la promotion de GNU/Linux durant quatre jours au travers d’un (énorme) « Webcafé » tournant sur plate‐forme Ubuntu (2 000 festivaliers accueillis chaque jour).

Deux nouveautés cette année : présentation sur le stand de l’exposition de l’April sur le Libre et la participation de l’association Toile Libre, hébergeur Web bien connu des internautes.

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Décès de Fernando Corbató, l’inventeur du mot de passe

Fernando Corbató s'est éteint le 12 juillet à l'âge de 93 ans. Cet homme, américain, inconnu du grand public, est l'un des pionniers de la sécurité informatique puisqu'il est à l'origine des mots de passe.

À seulement 30 ans et avec son doctorat en physique en poche, il était devenu professeur au MIT en 1965. Place qu'il a conservée jusqu'à sa retraite. En 1990, il a remporté le prix Turing, récompensant les grands esprits dans le monde informatique.

Dans les années 60, il a donné naissance au concept de comptes utilisateurs sécurisés à l'aide d'un mot de passe. Ce qui est désormais incontournable aujourd'hui notamment pour que plusieurs utilisateurs utilisent le même poste de travail.

Il a été également précurseur sur le courrier électronique puis la messagerie instantanée par la suite. Rien que ça.

En 2014, il annonçait par l'intermédiaire du journal de Wall Street que le mot de passe était "devenu un cauchemar avec le World Wide Web." Aujourd'hui, les entreprises cherchent des moyens de faire disparaître le mot de passe au profit de solutions plus sécurisées. Néanmoins, n'oublions pas ce que Fernando Corbató, dit "Corby", a fait pour l'informatique.

La France est devenue l’une des menaces mondiales contre la liberté d’expression


Par Jonathan Turley – Le 6 juillet 2019 – Source The Hill

macron et zuckerbergIl y a un peu plus d’un an, le Président français Emmanuel Macron est venu aux États-Unis en apportant deux espèces potentiellement envahissantes à Washington. L’une n’était autre qu’un arbre et la seconde une répression de la liberté d’expression. Ironiquement, peu de temps après la plantation de l’arbre, les autorités l’ont déterré pour le mettre en quarantaine. 

Cependant, l’espèce la plus dangereuse consistait en un organe de contrôle de la parole sur internet, une proposition ayant suscité des applaudissements enthousiastes de la part de nos idiots de politiciens. Même si nos politiciens aux États-Unis applaudissent Macron comme des idiots du village, la plupart des Américains sont de fervents défenseurs de la liberté d’expression. Elle coule dans notre sang.

Cela n’empêche cependant pas Macron, et d’autres en Europe, d’imposer unilatéralement le contrôle de la parole sur Internet grâce à une nouvelle législation en France et en Allemagne. Si vous pensez que c’est un problème européen, détrompez-vous.

Macron et son gouvernement tentent d’éliminer unilatéralement les pensées haineuses d’Internet. Le Parlement français a adopté une nouvelle loi qui donnerait aux sociétés Internet telles que Facebook et Google à peine 24 heures pour supprimer les discours haineux de leurs sites ou faire face à une amende de 1,4 million de dollars par violation. Un vote final est attendu la semaine prochaine. L’Allemagne a adopté une mesure similaire l’année dernière et imposé des amendes de 56 millions de dollars.

Français et Allemands ont cessé d’essayer de convaincre les États-Unis de renoncer à sa protection de la liberté d’expression. Ils ont compris qu’ils n’avaient pas besoin de le faire car, en imposant des sanctions pénalisantes, les grandes entreprises seraient obligées de censurer leur discours même avec des normes mal définies. Il pourrait donc en résulter une limitation de la plus grande invention favorisant la liberté d’expression dans l’histoire du monde. Tout cela se passe sans un soupir d’opposition du Congrès ou de la plupart des organisations de défense des libertés civiles.

Le geste des Européens frappe dans l’angle mort de la Constitution des États-Unis. Le Premier amendement fait un excellent travail de prévention des actions gouvernementales contre la liberté d’expression, et, la plupart des lois limitant la liberté d’expression en Europe seraient inconstitutionnelles aux États-Unis.
Cependant, bien que protégés contre Big Brother, nous restons totalement vulnérables à Little Brother, composé d’entreprises privées disposant d’un large pouvoir discrétionnaire pour limiter et contrôler le discours dans le monde entier.

Les Européens savent qu’il est peu probable que ces entreprises suppriment de manière chirurgicale du contenu pour certains pays. L’effet sera similaire à « l’exception Californienne ». Tous les États sont soumis à des normes uniformes en matière d’émissions de véhicules en vertu de la loi sur la propreté de l’air (Clean Air Act), mais une exception a été faite pour la Californie pour imposer des normes plus strictes. Plutôt que de créer des voitures spéciales pour la Californie, les normes les plus strictes ont tendance à régir la conception des voitures.
En terme de contrôle de la parole, les Européens savent qu’ils peuvent limiter la parole non seulement dans leur propre pays, mais aussi pratiquement aux États-Unis et ailleurs.

En effet, les Européens misent sur les succès passés. En 2013, un groupe d’étudiants juifs a utilisé les lois françaises pour poursuivre Twitter afin de le forcer à révéler l’identité de posts anonymes de commentaires considérés comme antisémites. À son crédit, Twitter s’est battu pour protéger l’anonymat, mais les tribunaux européens se sont prononcés contre la société, qui a finalement cédé. L’anonymat se réduit aussi rapidement que la liberté d’expression est écrasée dans ces pays.

Macron sait que les entraves européennes à la liberté d’expression  peuvent être métastasées sur Internet. Elles ont déjà dévasté la liberté d’expression en Europe. Ces lois criminalisent les discours selon de vagues normes faisant référence à « inciter » ou « intimider » des personnes en raison de leur race ou de leur religion. Par exemple, le créateur de mode John Galliano a été reconnu coupable par un tribunal français d’avoir tenu des propos antisémites à l’encontre d’au-moins trois personnes dans un bureau de Paris. Au moment de sa condamnation, la juge Anne-Marie Sauteraud a lu une liste de remarques abusives utilisées par Galliano envers Geraldine Bloch et Philippe Virgitti. « Il a dit » sale pute « au moins mille fois », a-t-elle-dit à voix haute.

Dans un autre cas, le père de la candidate à la présidence conservatrice française, Marine Le Pen, a été condamné à une amende pour avoir qualifié les « personnes de la minorité rom » de « sentir mauvais ». Une mère française a été poursuivie en justice parce que son fils est allé à l’école avec une chemise marquée « je suis une bombe ». Un Allemand a été arrêté pour avoir une sonnerie de téléphone avec la voix d’Adolf Hitler. Un politicien conservateur allemand a été placé sous enquête judiciaire pour un tweet dans lequel elle accusait la police d’avoir apaisé une  » bande de barbares violant des hordes d’hommes musulmans « . Même le ministre allemand de justice, Heiko Maas, a été censuré en vertu de ses propres lois pour avoir traité un écrivain d’idiot sur son compte Twitter.

Le résultat de lois aussi mal définies est prévisible. Une enquête récente a révélé que seulement 18% des Allemands se sentent capables de parler librement en public. Plus de 31% d’entre eux ne se sentent même plus libres de parler en privé avec des amis. Seulement 17% des Allemands se sentent libres de parler sur Internet et 35% affirment que la liberté d’expression est réservée aux petits cercles privés. C’est ce qu’on appelle faire peur, et il faut s’en méfier.

Les Nations Unies ont également demandé à nouveau que le discours haineux soit catégorisé ‘crime international’. Les nations musulmanes veulent que le blasphème soit inclus et Israël veut que l’antisémitisme soit criminalisé. Même dans ce pays, des politiciens comme Howard Dean et divers universitaires ont déclaré que le discours haineux n’était pas protégé par le premier amendement. La représentante Frederica Wilson a appelé à ce que les gens fassent l’objet de « poursuites » pour se moquer des membres du Congrès. Un récent sondage a révélé que la moitié des étudiants américains ne pensaient pas que le discours haineux devrait être protégé.

La triste ironie de la France à la tête des efforts visant à freiner la liberté d’expression est puissante. Jadis, le bastion de la liberté, la France, est devenu l’incarnation de l’une des plus grandes menaces internationales contre la liberté d’expression.

Cela a même conduit à une répression de la presse libre avec des enquêtes criminelles. Pendant des années, nous avons simplement regardé de notre côté de l’Atlantique et avons considéré ces tendances comme des problèmes européens. Avec ces nouvelles lois, cependant, c’est en train de devenir un problème mondial. Les espèces envahissantes de ce Macron sont sur le point d’envahir le Web.

Jonathan Turley

Traduit par Wayan, relu par Lydia pour le Saker Francophone

Emma DE3 est disponible (à l'ombre de Debian 10 Buster)

La RC (version candidate) d'Emmabuntüs Debian Édition 3 (DE pour les intimes), basée sur Debian 10.0 Buster, est disponible. Voici ce que l'on en sait.
Le Collectif Emmabuntüs confirme que cette distribution presque finalisée est basée sur la Debian 10.0 Buster et l'environnement XFCE. Elle a été conçue, faut-il le rappeler, pour faciliter le reconditionnement des ordinateurs donnés aux associations humanitaires.
En attendant l'édition finale en septembre prochain, voici un résumé des correctifs et (...)

- Applications

De l’État de droit à l’État de surveillance - Asma Mhalla


Asma Mhalla_ Ubuntu Party 2019

Titre : De l’État de droit à l’État de surveillance
Intervenante : Asma Mhalla
Lieu : Ubuntu Party - Paris
Date : mai 2019
Durée : 51 min 20
Visionner ou télécharger la conférence
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : capture d'écran de la vidéo
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

Nous voyons aujourd’hui une répartition inédite du pouvoir prendre forme, cristallisée autour de la capacité à récolter et exploiter des métadonnées. Un nouveau régime de vérité contemporain se met alors en place…

Transcription

Bienvenue à tous, venus de façon aussi matinale.
Rapidement je me présente. Je suis Asma Mhalla, maître de conférence à Sciences Po sur les enjeux de l’économie numérique et, par ailleurs, je suis aussi consultante à mon propre compte autour de ces sujets-là et d’autres sujets connexes.
Pour ce matin, on m’a demandé de vous parler de ce qui m’anime depuis quelque temps, c’est-à-dire de ce qu’est en train de devenir l’État de droit dans lequel on vit, on croit vivre. Quel est le cadre ? Est-ce qu’il y a une évolution ? Est-ce que c’est une dérive ? Et vous me direz : quel est le lien avec l’économie numérique dont je suis spécialiste, c’est que ce que je vois advenir de l’économie numérique ou plutôt la collusion entre les mégas plateformes et l’État en réalité font apparaître une nouvelle gouvernance mondiale. Donc c’est ce qu’on m’a demandé de venir exposer ce matin.

La première partie de mon « exposé » entre guillemets, ne va pas du tout toucher les sujets numériques, mais va plutôt apporter une perspective sur l’État de droit. C’est un concept qui est extrêmement difficile à manier en général, dont on ne sait pas très bien ce qu’il inclut, ce qu’il veut dire très concrètement. Donc c’est juste pour remettre un peu les choses dans leur contexte.
La première chose, qui est plus une clarification conceptuelle et là je reprends ma casquette de prof, c’est que la surveillance ce n’est pas un « gros mot ». C’est-à-dire qu’on a souvent tendance à penser, quand on parle de surveillance, qu’on va rentrer dans des analyses complotistes ou un peu radicales. La surveillance, en réalité, est absolument consubstantielle et concomitante à la création de l’État de droit, pour une raison très simple, c’est que quand l’État de droit est apparu, c’est-à-dire qu’on a essayé de cadrer l’arbitraire par la loi, il a fallu s’assurer que la loi était respectée. Or comment fait-on ? Comment un État centralisé fait-il pour prouver ou pour s’assurer qu’une loi est respectée ? Tout simplement par le contrôle.
Donc en réalité l’État de droit ce sont trois éléments, très rapidement :

  • la loi en tant que telle ;
  • le contrôle de la loi, donc la surveillance. Initialement la surveillance pourrait même être perçue comme un concept plutôt positif. Quand on relit un peu les travaux de Michel Foucault, la surveillance a servi à récolter des données scientifiques, à contrer des épidémies, à améliorer des plans d’urbanisation, donc la surveillance n’est pas forcément quelque chose qui est fondamentalement connoté négativement, en tout cas initialement ;
  • la bienveillance, concept difficile à mesurer et c’est là où peut-être on a un petit sujet aujourd’hui.

Du coup le triptyque de l’État de droit pour moi c’est la loi, le contrôle de la loi et la bienveillance.

Quand on reprend un peu le contrat social de Hobbes c’est de dire qu’on va rogner un tout petit peu sur nos libertés en échange d’une forme de sécurité. Mais la finalité c’est bien de vivre tranquillement, de vivre en paix, donc d’éviter l’état permanent, présupposé, de la guerre de tous contre tous.
Donc le triptyque c’est ça.

La question qui se pose aujourd’hui c’est : est-ce que l'un des trois éléments, l'un des trois angles de ce triptyque est aujourd’hui en dérive ? On pourra en discuter tout à l’heure ensemble. Mon hypothèse c’est que sur la loi on est plutôt très bons en France ; on a même une espèce de logorrhée juridique, en réalité, qui fait qu'on a aujourd’hui, pour chaque événement particulier, parfois même anecdote, ce réflexe de créer un projet de loi, de pousser un projet de loi, de créer une loi supplémentaire. Il y une étude très intéressante qui est sortie par le Conseil d’État lui-même, en 2016, qui dit que le corpus législatif français a été augmenté, je crois, de trois millions de mots, quelque chose comme ça. Donc en France il y a un réflexe à légiférer qui est assez évident et qui s’explique aussi par cette forme de centralisation de l’État qui décide un peu de tout du haut de son piédestal en quelque sorte. Donc ça c’est la première chose, la loi.
Je ne pense qu’on soit réellement dans une dérive, on est plus dans un réflexe, un réflexe qui peut aussi se comprendre par l’évolution contextuelle. C’est-à-dire qu’aujourd’hui on est dans une époque historique de transition fondamentale, donc les lois sont amenées ou à changer ou on est amené à en créer d’autres pour s’adapter au cadre, pour s’adapter au nouvel ordre économique, politique, etc.

Sur l’angle contrôle de mon triptyque, on peut avoir un sujet dans le sens où le contrôle qui était fait initialement pour accompagner les populations, aujourd’hui est-il toujours dans cet objectif d’accompagnement ou est-ce que, en réalité, l’État ne l’a pas, d’une certaine façon, usurpé pour jouer sa propre survie [pour le mettre au service de son propre intérêt, Note de l'orateur] ? Ça c’est une question que je développerai un peu plus tard.
Et ensuite, et c’est là où j’ai peut-être le plus de choses à dire, c’est sur le concept de bienveillance.

Sur les deux autres points on peut en discuter et je ne pense pas que ce sont fondamentalement les deux sujets qui posent question. En réalité, la question de la bienveillance est fondamentale. C’est-à-dire qu’aujourd’hui le contrôle, la surveillance est aux mains des surveillants, donc l’État d’une part et les méta-plateformes d’autre part ; les méta-plateformes, pour parler très vite et très brièvement, ce sont les GAFAM. Alors GAFAM tout le monde sait ce que c’est ? Donc Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft. La question de la surveillance est préemptée par ces deux surveillants-là, j’en parlerai. La question de la bienveillance est fondamentale parce qu’il s’agit de se poser la question de savoir si l’État est toujours en train de maintenir un État de droit pour le bien commun, l’intérêt général – ce sont deux concepts dont on parle de plus en plus, y compris d’ailleurs pour les entreprises, est-ce que nous participons collectivement à l’intérêt général – ou est-ce qu’en réalité l’État s’est un tout petit peu éloigné de ce concept-là pour jouer quelque chose qui est de l’ordre, vraiment, de sa propre survie ?

Ce sont un peu ces problématiques-là que je vais essayer de brosser ce matin.

Juste pour qu’on soit tous alignés en termes de niveau d’information, je ne sais pas si vous avez vu les dernières lois qui ont été votées récemment en France, notamment un tout petit avant et autour des gilets jaunes. La première qui était la loi anti-fake news et la seconde qui est la loi anti-casseurs. Et si on remonte un tout petit peu dans le temps, fin 2017, vous en avez certainement entendu parler, on a pérennisé dans le Code pénal toutes les mesures d’état d’urgence, la loi antiterroriste pour parler brièvement. Ce qui est très intéressant dans l’ensemble de ces lois-là – et c’est peut-être le principal problème – c’est que les termes sont toujours très vagues. Qu’est-ce qu’un terroriste ? Demain, potentiellement, on peut tous être des potentiels terroristes en fonction de la cause, en fonction des moyens, en fonction du discours [politique associé, Note de l'orateur]. Donc c’est très compliqué d’avoir des lois qui sont aussi vagues parce que là ré-intervient le concept de bienveillance, c’est-à-dire qu’en fonction des mains et des têtes qui manipulent le concept, on peut faire dire et faire faire n’importe quoi à n’importe qui.

Donc fin 2017, la loi antiterroriste ; en fin d’année aussi la loi anti-fake news. Pareil, on a toujours un problème de terminologie, c’est-à-dire que ce sont toujours des termes qui sont très vagues donc très difficiles à définir ; donc ils font, par définition, intervenir l’interprétation, donc l’arbitraire d’une certaine façon. Dans la loi anti-fake news, c’est quoi une fake news fake news ? Ça va être très difficile. Comment ?

Public : Inaudible.

Asma Mhalla : Et comment est-ce qu’on définit si on ment ou pas ? Sur la base de quoi ? D’ailleurs c’est très difficile parce que aujourd’hui le mot même de fake news a été totalement galvaudé. On voit aujourd’hui, même pendant la campagne des Européennes, tout le monde s’invective : oui, il y a envoyé des fake news. Pas plus tard qu’avant-hier Marine Le Pen était interviewée à la radio et disait – elle a eu une petite polémique sur une photo – « oui mais c’est une fake news qui a été lancée ». Non ! C’est-à-dire qu’il y a une espèce de flou artistique qui est en train de se développer entre la vérité et le mensonge et les deux deviennent, en réalité, totalement imbriqués et deviennent les deux faces d’une même pièce. C’est-à-dire qu’en manipulant ces concepts, qui sont extrêmement fragiles, on ne sait plus exactement où est la vérité. Le premier organe de diffusion d’une fake news ce n’est rien d’autre, en réalité, que l’État. La propagande d’État, l'information qui passe par l’État, a toujours existé. Le premier organe de diffusion de l’information officielle, c'est bien l'État.[coupure du son, ajout de l'orateur : Durant la guerre froide, les deux blocs menaient d’abord une guerre informationnelle]. Donc c’est quoi une fake news ? Et ce qui déstabilise énormément les États sur la question des fake news c’est bien de se dire « zut, on n’a plus le monopole de la diffusion de l’information officielle ! » C’est très compliqué cette histoire-là. Donc créer une loi aussi vite, de façon aussi bâclée, de façon aussi vague et aussi floue, c’est un non-sens total et, de toute façon, quand on la regarde dans les détails, elle est absolument inapplicable.
Pareil sur un autre thème, la loi anti-casseurs qui est intervenue au moment des gilets jaunes : il y a eu des débordements, etc., hop ! on va faire une loi anti-casseur ; dès qu’il se passe quelque chose hop ! On fait une loi. La loi anti-casseur va aussi avoir un certain nombre de sujets. Le premier problème qu’elle a posé et qui a lancé un énorme débat, je ne sais pas si vous l’avez suivi, c’est de dire, en fait, on va ficher les gens, on va ficher les manifestants pour mieux, derrière, leur interdire la manifestation, etc.

Donc ces trois exemples-là, qui sont arrivés en l’espace d’une année, sont symptomatiques. On a eu trois lois, je ne dirais pas liberticides, mais qui pourraient être hostiles aux libertés si mal manipulées, si mal interprétées, en l’espace d’une année.
Ça qu’est-ce que ça nous dit ? Ça nous dit qu’on est en train de rentrer dans une forme de sécurité radicale. C’est-à-dire que l’État de droit initial où on avait « loi – contrôle – bienveillance » est en train de devenir une forme d’État de l’ultra-sécurité. Et la question est — si on est tous d’accord sur ça, on en parlera après — qu’est-ce qui explique la nouvelle rationalité de cette sécurité-là ? Parce que c’est une nouvelle rationalité, c’est un nouveau régime de vérité qui est en train de s’installer qui dit que la sécurité n’est plus le moyen d’assurer la vie paisible de tous, mais ça devient, en réalité, la fin, l’horizon indépassable ; on vit pour la sécurité ; le discours est fondamentalement et obsessionnellement tourné autour de ce discours-là.
Et ce qui est très intéressant à observer c’est que non seulement le discours sécuritaire, donc de la peur, donc de l’insécurité, donc de la méfiance, vient d’en haut, mais en réalité il vient aussi d’en bas, c’est-à-dire de nous citoyens. La première demande aujourd’hui est une demande sécuritaire. Et le fait qu’aucune réaction fondamentale ne soit générée contre l’ensemble de ces lois-là – on a quelques articles, quelques tribunes, des intellectuels, des juristes des avocats qui vont prendre la parole, mais globalement, de façon collective et massive, ça ne génère que très peu d’émotion – c’est le signal qu’il y a une fatigue généralisée de ce qu’est la démocratie et, plus généralement, des risques que la liberté implique.

J’avais besoin de vous remettre un peu les choses dans le contexte et je vais continuer ma généalogie de l’État de droit pour arriver progressivement à la collusion avec les méta-plateformes.

D’où vient ce discours sécuritaire ? Et pourquoi est-ce qu’à la fois nous, les gens, le demandons, le réclamons, et l’État en sur-abuse de ce discours-là ? L'État, c’est-à-dire l’ensemble du personnel politique, on le voit, a aujourd’hui un discours qui est quasi exclusivement sur la sécurité c’est au sens générique.
L'envers de la sécurité c’est la peur, la peur d’à peu près tout : la peur du chômage, la peur des migrants, la peur des autres, la peur de la différence. Et quand on regarde à l’échelle internationale, si on ouvre un tout petit peu son horizon, qu’est-ce qu’on voit apparaître ? Des murs. Le dernier mur en question c’est celui de Trump entre le Mexique et les États-Unis, mur qui, d’ailleurs, pour information, préexistait. Ce n’est pas lui qui a créé le mur, il y a déjà, en réalité, un mur qui sépare à la frontière.
Donc on crée des murs, on s’enclave, on se retire et on se regarde avec méfiance globalement ; les populations se regardent avec méfiance.

Donc cet urgence sécuritaire s’explique en réalité, si on reprend maintenant la généalogie de l’économie depuis ces 20-30 dernières années, par l’affaiblissement fondamental de l’État providence, de l’État social en fait. Le contrat social de Hobbes disait « liberté contre sécurité ». L’État providence l’a récupéré en disant « vous allez nous donner un peu de votre liberté ; en échange nous allons vous garantir un certain nombre de droits », – le droit à l’emploi, le droit au travail un droit constitutionnel, je ne sais pas si vous le savez, mais c’est un droit fondamental parce que c’est le droit de subsistance de façon digne ; derrière, il y a le concept de dignité – « on va prendre un tout petit de votre liberté mais en échange nous, État providence, État social, on va vous garantir des libertés, on va vous garantir des droits ». Pendant les Trente Glorieuses ça a été magnifique, on avait la production, la consommation de masse, tout le monde y avait accès ; on avait un taux de chômage extrêmement bas, donc on avait un plein emploi et tout allait très bien. À un moment donné patatras ! Tout ça s’est un peu fracassé. Le courant ultralibéral arrive fin des années 70, toujours avec un peu de retard en France, avec Reagan, Thatcher, donc l’État providence est totalement fragilisé, n’a plus été en mesure de protéger sa population, n’a plus été en mesure de garantir les droits fondamentaux qu’il disait garantir. Donc il s’est replié sur une fonction fondamentale, une fonction régalienne qui est la fonction de la sécurité. Progressivement, l’ambiance qui s’est installée c’est une ambiance dont j’ai beaucoup parlé, c’est la méfiance.
Donc le contrat social qui était « sécurité versus liberté » a été enrobé de cette méfiance qui fait que non seulement le discours ultra-sécuritaire est parfaitement accepté, non pas toléré mais accepté, mais en plus est réclamé par la population. Parce qu’en réalité nous sommes effrayés de ce que nous ne comprenons pas, d’une part, et des risques qui pèsent sur nos vies individuelles. Si on creuse un peu les peurs, la peur de l’autre ; pourquoi a-t-on peur de l’autre ? Pourquoi a-t-on peur du migrant ? Ce n’est pas fondamentalement à cause de la figure de l’autre, du migrant ou de l’étranger de façon plus générale, mais c’est parce qu’on est dans une économie de survie en réalité [pour un large pan des populations occidentales, Note de l'orateur]. Et cette économie-là de survie fait qu’on protège ce qui est à soi, parfois de façon quasi irrationnelle.

C’est dans ce nouveau contexte [politico-économique, Note de l'orateur], dans ce nouvel état des lieux, cette nouvelle organisation dans laquelle est arrivée l’économie numérique qui a amené avec elle une nouvelle gouvernance.

Auparavant, l’État était absolument en monopole sur la question sociale, et aussi en monopole sur la question de la régulation. L’économie était un champ qui était plus ou moins indépendant, c’est-à-dire que l’économie faisait sa vie, les entreprises faisaient leur vie, le marché faisait sa vie, et l’État au-dessus, se positionnait au-dessus et régulait.

Ce qui se passe avec les méta-plateformes dont je parlais tout à l’heure c’est qu’en réalité leur puissance, leur nature même, c’est-à-dire globales, mondiales, sans limites, qui ont des fonds pharamineux et qui, surtout, contrairement aujourd’hui à l’État, elles, portent une vision du monde. Elles portent une vision de l’humanité. Elles ont vision très claire de là où elles veulent aller.
Aujourd’hui la recherche fondamentale ne se fait quasiment plus dans les universités, dans les centres de recherche ; aujourd’hui, ceux qui financent énormément la recherche ce sont Facebook, Google, etc., pour une raison très simple, et ce sont d’ailleurs des financements qui sont aujourd’hui à perte. C’est-à-dire que si on veut vraiment travailler sur le retour sur investissement, le ROI de ces investissements-là, ils n’en ont pas. Tous les travaux qu’ils mènent, les expérimentations qu’ils font, les développements qu’ils font sur l’intelligence artificielle ne sont pas aujourd’hui rentables. En revanche, ils préparent une vision du monde qui, potentiellement, peut être parfaitement légitime, c’est-à-dire qu’en tant qu’entités privées ils sont légitimes à porter ce qu’ils portent. La question c’est : est-ce que c’est le monde que nous souhaitons ? Est-ce que c’est vers là que nous voulons aller ? Est-ce qu’on partage cette vision du monde ? Est-ce que collectivement, donc via l’État, on peut en débattre [il nous est donné la possibilité d’en débattre, Note de l'orateur] ? Est-ce que ça peut faire l’objet d’un débat public, en fait ? Et pour qu’il y ait un débat public il faut que les opinions soient éclairées sur le sujet, il faut qu’on puisse en comprendre les enjeux, en comprendre les tenants et les aboutissants. Or, quand on parle de numérique en général, ou d’intelligence artificielle plus spécifiquement, ça fait peur parce qu’on a l’impression qu’on va parler science, mathématiques, code, que c’est invisible, intangible, incompréhensible. Mais non ! En réalité, ce qui se cache derrière l’économie numérique, ce sont fondamentalement des enjeux de démocratie, absolument pas des enjeux de codage. Ce ne sont pas des enjeux d’informaticiens. Ce sont des enjeux de vivre ensemble et de vision du monde.

Pour revenir à mon sujet, les méta-plateformes arrivent à un moment d’affaiblissement d’État social et, par cette vision du monde qu’elles ont, disent « nous allons préempter un certain nombre de fonctions sociales qui initialement étaient gratuites et collectives ». Pour le débat public Facebook, on revient sur cette histoire des fake news : aujourd’hui, quand on regarde un peu le dernier avatar de ça, les gilets jaunes se sont organisés, ont discuté, ont débattu sur les réseaux sociaux, d’accord ? Donc l’espace public s’est totalement fragmenté, a été « disrupté » pour prendre un mot à la mode. Aujourd’hui, pour trouver du boulot, il y a Linkedin, Facebook, Leboncoin aussi, donc ça vient potentiellement concurrencer quelque chose qui s’appelle Pôle emploi. Et évidemment ils font des investissements surtout, et c’est le plus grave, dans la recherche scientifique sur la santé et dans l’éducation.
Donc ce qui était initialement à tous, ce qui nous appartenait à tous — le deal était « on donne nos impôts pour que, derrière, on finance les fonctions sociales primaires, l’éducation, la santé, etc. » — en réalité ces champs-là sont investis aujourd’hui par les méta-plateformes et, en plus, elles le font très bien. Elles le font très bien parce que, ce qui se passe, c’est qu’elles ont les connaissances, elles ont les compétences : aujourd’hui les meilleurs chercheurs vont chez Facebook et chez Google ; ils ne sont plus fondamentalement dans les centres de recherche ; Yann Le Cun, un Français, chef de l’intelligence artificielle chez Facebook, est un éminent chercheur français. Or, ce qui est absolument incroyable, c’est que ces gens-là, qui ont une très haute qualité scientifique, ont été formés par l’école publique ! Donc ça nous amène à la question de la taxation, de la participation des méta-plateformes à l’intérêt général, etc.

Je reviens à mon sujet.
Les méta-plateformes arrivent et viennent préempter des champs qui initialement étaient dévolus à l’État social, à l’État providence. L’État providence qui, de toute façon historiquement, se vidait de sa substance. Donc l’État, lui, se replie de plus en plus et fondamentalement sur sa fonction régalienne première par ce discours sécuritaire, la sécurité donc.
On assiste à quoi ? À une espèce de nouvelle gouvernance. Le social et l’économique sont pris de plus en plus par une forme de souveraineté fonctionnelle des méta-platesformes, et la souveraineté territoriale, la question sécuritaire, par l’État. Et les deux souverainetés cohabitent parfaitement ensemble.
En réalité, derrière les pseudos discours libertariens des méta-plateformes qui sont contre l’État, etc., en réalité on assiste à une complémentarité chimiquement parfaite entre souveraineté territoriale et souveraineté fonctionnelle. Le discours ambiant dit « oui, il y a un brouillage des frontières institutionnelles, on ne sait plus ce qui est de l’ordre de l’économie, on ne sait plus de ce qui est de l’ordre de l’étatique, etc. », en réalité non ! On a bien deux champs qui sont parfaitement spécialisés.

Le dernier avatar de ça c’est le concept d’État plateforme. L’État plateforme c’est ce concept qui a été théorisé à la Silicon Valley par Tim O'Reilly qui est un des grands penseurs libertariens californiens. Il a sorti un livre Government as a Platform, très intéressant à lire, qui explique parfaitement la vision californienne de l’État sous l’angle libertarien qui est de dire que l’État doit se transformer en plateforme – ce qui est en train de se passer ; l‘État plateforme est aujourd’hui en cours d’élaboration en France même. En se transformant en plateforme, en réalité l'État se met au niveau et au standard des autres méta-plateformes, donc il accepte la concurrence qu’elles vont lui faire. La fonction sociale de l’État va, de toute façon, à terme disparaître, donc sera préemptée par les méta-plateformes, par un jeu de concurrence parfaite de marché dans lequel l’État accepte de rentrer [en se « plateformisant » accepte les règles, Note de l'orateur]. Et l’État accepte d’autant plus de rentrer dans ce jeu-là que, de toute façon aujourd’hui, ses prérogatives sont claires, elles sont sécuritaires, elles sont de moins en moins sociales. Et ce sont des évolutions qui sont progressives, mais qu’on va de plus en plus voir se confirmer dans le temps. D’accord ? Ce sont des tendances.

Je reviens à cette double souveraineté. En toute fin d’année dernière, en novembre 2018, il y a eu le Forum sur la gouvernance de l’Internet1 en France, à Paris, une espèce de forum mondial où Emmanuel Macron a tenu un discours que j’avais trouvé extraordinaire, très intéressant et très malin politiquement, mais qui n’a pas fait couler beaucoup d’encre. Pourtant ça confirme ce que je suis en train de vous raconter parce qu’il parlait de co-gouvernance [co-régulation, NdT]. Il a lancé ce concept de co-régulation entre États et plateformes. Et comment ? C’est arrivé en disant « nous, États, on n’avons absolument pas la compétence technique, ni la légitimité légale d’ailleurs, de modérer les contenus sur Facebook et les réseaux sociaux, donc nous allons monter une équipe hybride entre fonctionnaires et experts Facebook et nous allons faire une expérimentation : Facebook va modérer les contenus, mais nous, État, nous allons participer à l’équipe projet pour regarder un peu comment cela se passe ».

Ce concept de co-régulation est malin pour l’État parce qu’il dit, en fait, qu'il est toujours dans le jeu.

Je vous disais que l’économie fonctionnait selon les lois du marché, mais on avait bien un État qui venait réguler, c’était une puissance qui venait au-dessus réguler, donc donner les règles du jeu [du marché, Note de l'orateur], notamment en cas d’abus dans les cas de monopole, etc. Là, quand on bascule vers une co-régulation, ça veut dire quoi ? Ça veut dire que les plates-formes sont à la fois juge et partie, en fait, et l’État est là pour confirmer ça, pour participer éventuellement et pour donner l’impression qu’il est encore un peu dans le jeu. Mais que veut dire co-réguler ? C’est un peu compliqué. Et que veut dire co-réguler avec ceux que, officiellement dans notre posture, on décrie ? Parce que les GAFAM sont aujourd'hui extrêmement décriés notamment sur la question des impôts et de l’évasion fiscale. D’ailleurs la question de la taxation c’est un peu une blague parce que, à elles cinq, les méta-plateformes vont payer sur une année 500 millions d’euros, je crois, ce qui est vraiment une goutte d’eau en réalité et qui interroge beaucoup sur les critères [de calcul, Note de l'orateur] : pourquoi 500 millions ? Pourquoi pas 400 ou un milliard ? Sur quels critères ont-ils identifié ça ? C’est très compliqué à évaluer.

Donc on assiste à cette nouvelle fragmentation.
Les méta-plateformes s’accommodent parfaitement de cette nouvelle répartition des tâches. Et pourquoi s’en accommodent-elles ? Ce n’est pas qu’elles ne veulent plus d’État, c’est qu’elles veulent bien un État mais qui, lui, va s’occuper exclusivement du punitif. Et pourquoi les plateformes ont besoin qu’un État subsiste pour s’occuper du punitif ? Parce que les méta-plateformes, elles, ne peuvent pas s’occuper du punitif. Non pas qu’elles ne le peuvent pas techniquement, mais elles ne le peuvent pas pour une raison très simple : tout leur modèle est basé sur quoi ? Sur notre désir de nous exposer. Si tout d’un coup les méta-plateformes rentraient dans une logique punitive, coercitive, on pourrait potentiellement ne plus les utiliser de façon aussi massive, parce qu’on aurait peur.

En réalité les méta-plateformes, typiquement par l’économie de l’attention, vont générer des usages et on va produire de la data en permanence. Mais là contrairement à ce qu’on raconte on n’est pas du tout dans 1984 parce que, dans 1984, c’était une instance coercitive, centralisée dans un format panoptique. Il y avait de la peur. Là, le modèle est complètement inverse, on n’est pas dans la peur, on est dans de la libido pure, on est dans un désir d’exposition narcissique. Donc on s’expose parfaitement volontairement, on ressent même besoin de s’exposer et le design de ces applications, des réseaux sociaux, fait que ça s’insère dans nos fragilités psychologiques, narcissiques, égotiques, etc., notre besoin de reconnaissance sociale derrière, pour mieux nous attraper, pour mieux attraper nos usages et nos traces numériques. En réalité on n’expose pas nos données, on les produit, on travaille pour ces plateformes-là. On produit ces données en masse sur la base de nos désirs d’exposition. Donc les plateformes ne peuvent fondamentalement pas s’occuper du punitif. Donc le punitif a été, en quelque sorte, sous-traité, légué à l’État. Et cela convient très bien à l’État par ailleurs parce que, lui, il s’auto-légitime dans ce discours rhétorique de l’ultra-sécurité, de l’urgence sécuritaire, de l’état d’urgence, l’état d’exception, etc. Nos fragilités, à nous, de vie, qui sont de moins en moins garanties par cet État social, de toute façon réclament cette sécurité-là. Tout ce système fonctionne parfaitement bien, donc on arrive à cette nouvelle gouvernance mâtinée de co-régulation.
L’État trouve sa légitimité dans le sécuritaire, mais, en réalité, il a aussi besoin des méta-plateformes parce que c’est bien là où il va chercher nos données personnelles d'où la surveillance. Parce qu’aujourd’hui la surveillance, telle qu’elle est organisée, elle est bien organisée sur la base de nos données personnelles.

Je ne sais si vous avez entendu parler du fichier TES [fichier des titres électroniques sécurisés] qui a été validé par le Conseil d’État en octobre dernier. Le fichier TES a fait beaucoup de vagues. C’est un méga-fichier qui a été validé, un projet qui a été lancé par le ministère de l’Intérieur. C’est un fichier qui centralise et qui fiche. En réalité c’est un fichage de 60 millions de Français : il y a absolument toutes vos données, c’est-à-dire nom, prénom, adresse, nom du père, nom de la mère, du conjoint des enfants — donc ascendants, descendants — et surtout il y a votre photo et vos empreintes digitales. Et c’est important, parce que derrière, en face de ça, on est en train de développer la Smart City qui est en train de devenir une Safe City quadrillée de vidéosurveillance [intégrant des logiciels de reconnaissance faciale, Note de l'orateur]. Et si on couple ça au fichier de la Sécurité sociale, au fichier des empreintes génétiques, l’ADN – aujourd’hui disponible sur l’ensemble des mis en examen, des gardés à vue, des prisonniers, qui donne déjà une bonne base, je crois, de plusieurs millions de personnes – au monitoring des réseaux sociaux qui est déjà fait : en début d’année Gérald Dharmanin, ministre des Comptes publics a dit qu’on allait, comment dire, « monitorer », vraiment le mot, les réseaux sociaux pour détecter les personnes susceptibles de ne pas déclarer proprement leurs impôts. Donc si vous déclarez que vous n’avez pas de télé et que, tout d’un coup sur les réseaux sociaux, on voit que vous êtes devant votre télé ; si vous avez déclaré que vous n’avez pas de revenus alors qu’en fait vous êtes au bout du monde sur un yacht, hop ! l’État vient vous appeler, vous dit « expliquez-vous sur ce que vous publiez sur les réseaux sociaux parce que ce n’est pas du tout cohérent avec votre déclaration de revenus ».
Si on couple en fait tous ces moyens, ce qu’on appelle en anglais – parce que les Américains sont très avancés sur la critique au sens noble du terme, c’est-à-dire la prise de distance avec l’économie numérique – le Total Information Awareness, un système dans lequel tout doit être transparent en permanence, et on se rend transparent volontairement. Par cette exposition permanente de soi et aussi cette narration qu’on a besoin de faire sur soi-même, parce qu'en réalité, quand on s’expose en permanence, c’est une narration de soi qu’on fait : on expose au monde ce qu’on veut être, ce qu’on croit être. Donc c’est cette faille narcissique qui fait, encore une fois, qu’on donne nos informations, et que, derrière, ces informations-là sont collectées. Et mises bout à bout — réseaux sociaux, Sécurité sociale, fichier TES — on a quadrillé l’ensemble de la population et on est capable de savoir qui fait quoi à quel moment. Donc on a ce qu’on appelle, en réalité, un nouveau mode de gestion du corps social par la surveillance généralisée.

Mais surtout, si on regarde et si on revient un peu dans l’histoire, on arrive à une gestion pratiquement de nature contre-insurrectionnelle.
La conte-insurrection, quand on regarde un peu ce qui se faisait aussi bien par la France en Algérie ou les États-Unis au Vietnam ou en Irak, etc., c’était très simple : c’était de surveiller tout le monde pour repérer la minorité active. Et l’objectif c’était un, de repérer la minorité active, qui portait le contre-discours à l’État, au régime politique en place en tout cas ; deux, la neutraliser d’une façon ou d’une autre et trois, surtout, pourquoi on a besoin de savoir où se situe tout le monde c’est que, en général, dans les logiques de contre-insurrection la population est divisée en trois parties :

  • la minorité active, celle qui pousse le combat, en l’occurrence là ce sont les gilets jaunes en France ;
  • la majorité passive, nous ;
  • et la minorité contre-active, donc les quelques-uns qui vont venir combattre cette minorité active et qui est, en général, encore plus minoritaire.

L’enjeu pour le pouvoir politique en place, quel qu’il soit, quel que soit le système – démocratie, autocratie, peu importe, ça fonctionne toujours de la même façon – c’est de se dire : qu’est-ce qui se passe ? Où va adhérer la majorité passive ?
Donc un, on doit identifier qui est la minorité active et deux, qui est la majorité passive pour mieux, en réalité, l’empêcher d’adhérer au combat qui est poussé.
Et là ré-interviennent les questions de discours de la peur, de la stigmatisation, de la délégitimation, etc. D’accord ?
En réalité cette logique de contre-insurrection est permise par les méta-plateformes qui, elles, permettent d’avoir les informations sur nous tous.
Et là où ce n’était pas exactement possible il y a trente ans, parce qu’il y a trente ans ça coûtait extrêmement cher et c’était techniquement quasi impossible d’avoir une information sur chacun, aujourd'hui nous nous exposons nous-mêmes, donc en réalité c’est gratuit ; l’information est gratuite aujourd’hui pour les surveillants. Donc c’est bien cette gratuité et cette profusion de données, de data, de big data, qui permet de mettre en place ce nouveau mode de gestion contre-insurrectionnel en fait.

Le contrat social initial qui était liberté contre sécurité ou sécurité contre liberté, progressivement ça a été sécurité contre liberté mais dans un contexte de méfiance, donc dans une ambiance de peur, d’antagonisme et donc sécuritaire. La brique que l’économie numérique et que les plateformes ont rajouté c’est « liberté contre sécurité contre vie privée ».
Donc là intervient la question des donnés personnelles, de la privacy, de la vie privée, etc.

À aucun moment cette question n’a été posée dans le débat public : est-ce que la vision du monde, est-ce que le projet commun qu’on a c’est bien l’ultra-transparence de tous, donc la disparition d’une sphère intime, privée, dans laquelle personne n’a le droit de venir, personne n’a le droit de violer en fait ? À aucun moment ce débat a réellement eu lieu. On assiste à quelque chose de très progressif où il y n'a cette nouvelle co-gouvernance entre souveraineté territoriale, souveraineté fonctionnelle, mais sans qu’à aucun moment ce ne soit interrogé. En réalité la question de la privacy ou des données personnelles ce n’est pas tant une histoire de privacy ou de données personnelles mais c’est bien une histoire de démocratie, d’autonomie et de projet commun de vie. Quelle est la vision, quel est le monde vers lequel on veut aller ?

Il me reste 12 minutes. Du coup je vais faire une phrase conclusive, je vais m’arrêter et après je pense qu’on discutera ensemble.

On m’a aussi demandé de parler des points de fuite possibles. Qu’est-ce qu’on fait ?
La première chose c’est de faire ce qu’on est en train de faire là, c’est-à-dire déjà d’en parler, de lever le voile sur les coulisses de cette économie numérique, de cette économie des plateformes, de cette nouvelle gouvernance qui est en train de se mettre en place et juste de comprendre réellement les enjeux, fondamentalement démocratiques, en réalité, qui sont sous-jacents à cette nouvelle organisation.
Il y a évidemment plein de gens qui travaillent et qui font du lobbying sur l’auditabilité des algorithmes, afin de pouvoir ouvrir la boîte noire pour voir ce qui s’y cache.
Il y a évidemment la question de l’école, de la formation à l’éthique, à l’économie numérique, non pas au codage. L’idée ce n’est pas de dire « on a mis des cours de code en CE1, donc on a fait le job ». Non ! Ça on doit aller beaucoup plus loin que ça, il ne s’agit pas seulement de coder, il s’agit de comprendre les enjeux d’autonomie individuelle et collective qui se jouent derrière.
Je terminerai avec la principale interrogation qui m’anime et qui, pour moi, est la plus intéressante mais peut-être la plus intellectuelle donc la moins tangible, c’est la question de ce qu’est l’État. L’État ce n’est rien d’autre, en réalité, qu’une fiction juridique qu’on a montée, qu’on a crée, qu’on a écrite à un moment donné. C’est de dire est-ce que l’État, aujourd’hui, qui est une brique de cette nouvelle gouvernance, ne pourrait pas, si on le repense, si on en repense les contours, devenir le contre-pouvoir ? Qu'est-ce qu’on entend par « État », par cette fiction juridique qu’est l’État ? Comment est-ce qu’on le redéfinit ? Autour de quel contrat social pourrait-on le redéfinir, là peut-être qu’on pourra avoir une vraie alternative.
C’est bon pour moi.

Animateur : Merci. Ce que je vous invite à faire, si vous avez des questions, c’est de prendre le micro rouge qui est devant, comme ça ce sera bien enregistré sur le flux et sur la vidéo qui sera mise en ligne.

Asma Mhalla : Donc y a-t-il des questions ou des remarques ?

Public : Bonjour. J’ai bien compris que la question importante c’est : que faire ? Que pouvons-nous faire ? Que devons-nous faire ? Ça c’est un vaste sujet. Je pense que vous avez déjà, dans votre conclusion, donné quelques éléments. Ma question : comment vous suivre ? Où vous retrouver en plus de cette conférence ?

Asma Mhalla : Merci beaucoup pour la question. Je vais faire un peu d’auto promo. Sur les réseaux sociaux, typiquement Twitter.

Public : Quand on ne veut pas y aller sur les réseaux sociaux !

Asma Mhalla : Je suis en train de créer en ce moment, enfin elle est crée en fait, une association qui s’appelle Sapient Society[De l’État de droit à l’État de surveillance - Asma Mhalla2, qui vient de sapiens et qui veut dire sage, une association à but non lucratif, etc. Sapient, s, a, p, i, e, n, t.

Public : Il y a un site ou un blog ?

Asma Mhalla : Oui. Il n’y a pas de tableau ou quelque chose. Je vais vous le marquer comme ça [sur un papier]. C’est quoi mon objectif avec Sapient ? On parle beaucoup d’écologie environnementale, la planète. Mon propos, c’est de dire « on va travailler sur l’écologie mentale, cognitive ». Donc c’est faire cette prise de conscience sur l’économie de l’attention, sur la fragilisation de nos égos, etc., qui fait qu’on est train de s’exposer en permanence. C’est juste expliquer exactement ce que je suis en train d’expliquer ce matin, mais sous l’angle d’une écologie mentale.
La première écologie c’est de comprendre cette économie, de faire l’effort intellectuel, de rentrer, de comprendre comment fonctionne une plateforme. De se documenter, de se renseigner et de se dire qu’est-ce qu’on fait à l’école ? Les prochaines générations vont être fondamentales et si on ne les forme pas au raisonnement critique, au raisonnement éthique, on est perdus, on est clairement perdus. Donc comment est-ce qu’on accompagne les écoles, les institutions ? Je le vois à Sciences Po : mes étudiants ont aujourd’hui entre 20 et 24 ans, si j’en deux-trois dans une salle, sur une classe de 25, qui ont une distance critique sur leurs usages, j’estime que c’est une très belle année.

Sapient. Sur Twitter c’est juste ça Asma M. Linkedin ce n’est pas intéressant. Facebook je n’y vais pas. Twitter c’est intéressant parce que ce ne sont pas justement des données personnelles, c’est du re-twitte d’articles de fond en fait.
Sapient est encore en cours de construction donc ne soyez pas trop durs, sapientsociety.org. L’association est créée, mais je suis encore en train de finaliser le site.

L’idée c’est vraiment de comment est-ce qu’on crée un label, aussi, un label à l’échelon européen ; ce sont des discussions qui sont en train d’émerger au niveau européen sur justement des applications qui soient plus éthiques, ce qu’on appelle l’ethics by design, c’est comment est-ce qu’on design aujourd’hui des plateformes et des applications qui soient plus respectueuses du temps de déconnexion, qui ne soient pas en train de nous solliciter en permanence et donc, en réalité, de créer une saturation cognitive qui, de toute façon, ne donne plus le temps pour penser le monde. La conséquence directe de ça c’est qu’on est tellement sollicités en permanence, tout le temps – les mails, les notifs, les « like », les follows, etc. – que de toute façon on est pris dans ce système, je le répète et c’est fondamental, qui est égotique, donc qui nous empêche de prendre cette distance-là pour penser réellement les choses dans le fond, c’est-à-dire de porter ce regard critique sur les choses.

Public : Merci beaucoup.

Asma Mhalla : Merci.

Public : Merci. À un moment donné vous avez parlé du système de valeur des méta-plateformes. Est-ce que vous pouvez en dire un petit peu plus sur leur vision du monde ?

Asma Mhalla : Oui. Ça peut être un système de valeur. Leur vision du monde est très simple.
La première chose c’est qu’elles ont émergé de la Californie et même vers San Francisco, vraiment le bastion libertarien initial depuis les années 60 avec le mouvement hippy, baba-cool, ça vient de là. L’idée c’est que un, l’État est quelque chose de lourd et de bureaucratique dont il faut s’affranchir, donc il faut le remplacer, d’une façon ou d’une autre, par le marché et par le privé qui, dans leur idéologie, de toute façon fera toujours mieux que l’État. Ça c’est la première chose. Il y a un contentieux avec l’État et l’État plateforme y participe. C’est pour ça que je dis que la nouvelle organisation où l’État ne s’occuperait que du punitif et du coercitif leur convient parfaitement. C’est-à-dire que les méta-plateformes aujourd’hui ne disent pas « on ne veut pas d’État », non, « on ne veut pas d’un État social, on ne veut pas d’un État régulateur, mais on veut bien d’un État sécuritaire ». Donc c’est le libertarianisme.
La question du progrès : le progrès technique est une valeur parce que eux ont la conviction que le progrès technique va s’accompagner d’un progrès social. Or, ce qu’on observe, c’est qu’en réalité le progrès technique se décorrèle totalement du progrès social, mais c’est une croyance et une valeur fondamentale qu’ils ont. C’est-à-dire qu’en mettant de l’intelligence artificielle partout, des softwares partout, etc., on va vivre mieux, on va être plus heureux, plus épanouis, on va être de meilleurs hommes. Et il y a cette notion pratiquement un peu chrétienne de faire bien, à un moment donné c’était même le slogan de Google, Don't be evil, « Ne faites pas le mal » ; on est dans quelque chose d’extrêmement moralisateur. Et pour certaines d’entre elles on est même dans des visions transhumanistes, c’est-à-dire qu’on va aller d’abord vers l’homme augmenté par l’intelligence artificielle. On a plein de gens en France qui prennent le relais de ce discours un peu catastrophique d’une intelligence forte qui prendrait sa revanche à terme sur l’homme, donc il va falloir qu’on augmente artificiellement nos niveaux de QI pour pouvoir concurrencer la machine — je pense par exemple à Laurent Alexandre — qui sont dans des fantasmes absolus parce qu’on n’y est pas du tout, mais enfin, c’est un discours qui fait peur. On est toujours dans la rhétorique de la peur.
Donc il y a cette histoire de transhumanisme et que, à terme, avec l’intelligence artificielle, on va pouvoir s’affranchir de la mort, mais la mort de qui ? Peut-être de trois ou quatre milliardaires parce que ça coûtera très cher et puis les autres, nous, on va mourir quand même. Et chez Tesla par exemple, qui n’est pas une méta-plateforme au sens propre, mais qui fait un peu partie de cette vision du monde, on a cette question de la conquête de l’espace. Amazon tient un discours parfait sur ça, c’est-à-dire que le progrès, pour eux, c’est qu’à un moment donné on a tellement bousillé la Terre que, de toute façon, ça ne vaut plus le coup de la sauver, mais ça peut être très intéressant d’aller voir ce qui se passe sur Mars, dans d’autres galaxies, etc. parce que, de toute façon, par l’explosion démographique, on est amené à aller coloniser l’espace.
Donc tout le travail qu’ils font, tous les investissements énormes qu’ils font dans la science, et ils font énormément de choses en termes de recherche fondamentale, ça participe à cette vision-là : transhumanisme, conquête de l’espace, etc., et ils y croient vraiment.

Animateur : Il nous reste une toute petite minute pour une dernière question.

Public : Vous parliez de l’État. Moi, ce que je vois, c’est qu’il y a quelques personnes qui se font une concurrence énorme pour arriver en haut de la pyramide, d’ailleurs pyramide c’est bien le mot. Je les vois complètement décorrélés de la populace et je ne vois pas en quoi ils pourraient être nos sauveurs.

Asma Mhalla : Vous faites allusion à qui ?

Public : Juste la classe politique.

Asma Mhalla : Ah oui ! Eux en sont un symptôme. Quand je parle d’État c’est un corps social qui a pris forme et qui est un organisme vivant en tant que tel. C’est-à-dire que les corps d’État, en réalité, ce ne sont pas les trois mêmes têtes qu’on voit sur BFM, non ! C’est le corps de l’État, c’est-à-dire l’ensemble des institutions, l’ensemble des fonctionnaires, des hauts-fonctionnaires qui sont dans une vision où, en tout cas l’impression que j’ai, c’est que cet État-là est en train de jouer sa survie d’une façon ou d’une autre. Mais il est clair que le personnel politique auquel vous faites allusion, le pauvre, est pris dans ce système. C’est-à-dire qu’il n’y a quasiment pas un parti politique aujourd’hui, un responsable politique qui, d’une façon ou d’une autre, de façon directe ou indirecte, n’est pas pris dans le système de ce discours de l’ultra-sécurité ou de la sécurité.
Non, en effet, l’espoir ne viendra pas de là.

Animateur : Merci beaucoup. On doit s’arrêter là. Je vous invite, si vous voulez…

Asma Mhalla : Il y avait quelqu’un, je ne sais pas, mais bon !

Animateur : Non. On n’a vraiment pas le temps, je suis désolé. Il faut que les prochains conférenciers puissent s’installer. Du coup je vous remercie.

Asma Mhalla : Merci.

[Applaudissements]

L’insoutenable légèreté des logiciels

L’actualité récente nous a fait découvrir des crashs d’avion qui auraient été causés par des erreurs logicielles. Même si nous savons bien que tous les véhicules depuis les voitures jusqu’aux engins spatiaux en passant par les avions embarquent beaucoup de logiciels, il n’est pas simple de percevoir leur importance et surtout leur impact en cas de panne. Pour nous aider à y voir plus clair, nous avons interrogé, Charles Cuveliez et Jean-Jacques Quisquater, qui nous expliquent l’importance de la fiabilité de ces systèmes dits critiques. Pascal Guitton. 
Photo by Fernando Arcos from Pexels

N’importe quel gratte-ciel depuis les plans jusqu’à son érection impliquera une armée de professionnels, accrédités, formés à concevoir de telles prouesses technologiques car la moindre erreur ne pardonnerait pas. Il en va de même à chaque fois qu’un projet industriel critique voit le jour : rien n’est laissé au hasard quant à la compétence de ceux qui le mènent ou y participent et cette compétence est testée, vérifiée, remise à jour et revalidée régulièrement.

Alors, pourquoi a-t-on laissé des Boeing voler jusqu’au moment où deux d’entre eux se crashent, comme si seul un test grandeur nature pouvait en certifier la conception ? Le problème ne réside pas dans la conception des logiciels critiques, mais plutôt  dans leur mise en œuvre.

Les logiciels critiques sont peut-être les objets les plus complexes jamais fabriqués par l’homme : ils comportent des millions de ligne de code sur lesquels des centaines de développeurs s’affairent et contrairement à la construction d’ouvrages d’art aussi vieille que l’humanité, on ne conçoit des logiciels que depuis quelques dizaines d’années. Ces logiciels critiques sont au cœur de systèmes qui le sont tout autant dans des domaines comme la santé, la défense, la finance. Qui les a conçus, quelle était la qualification de leurs auteurs ? N’est-il pas étrange qu’on demande à des architectes de signer leurs plans mais pas aux ingénieurs informaticiens qui conçoivent des systèmes critiques ? Tout au plus sait-on le nom de la société mandatée pour concevoir tout ou partie des programmes … qui peut très bien les avoir sous-traités. Pourtant, une erreur dans ce programme provoquerait, dans certains cas, l’arrêt de systèmes critiques avec à la clé une situation chaotique, des industries qui s’arrêtent, des catastrophes industrielles… Nous en avons un petit aperçu quand un ransomware, qui n’est pas une erreur de programmation, arrive à se répandre dans le réseau d’une entreprise. Même les industries très réglementées au niveau sécurité et fiabilité feraient face à des conséquences catastrophiques si des défauts se glissaient et se manifestaient dans les logiciels qui les animent. Le scandale du Boeing 737 MAX l’illustre trop bien, mais ne chargeons pas Boeing de tous les maux. Les entreprises qui fournissent des produits ou des services critiques pour notre société sont bien en peine de garantir un niveau de résilience numérique à la hauteur de la confiance que la société place en eux, face à la rapidité avec laquelle évoluent tant les techniques de programmation (software) que la technologie (microprocesseurs).

Accréditation

L’accréditation et la certification des professionnels de l’IT manquent cruellement à ce secteur, comme l’expliquent les auteurs d’un article incisif de La Sloan Management Review. Oui, on peut suivre des cours, passer un examen et recevoir un diplôme, mais on est loin de la manière dont le secteur de la construction, par exemple, s’est organisé pour garantir qu’un bâtiment ne s’effondrera pas. Un architecte commencera par prendre la plume (et/ou la souris) pour concevoir les premiers plans qui seront ensuite contrôlés par une armée d’ingénieurs qui valideront la structure, les systèmes mécaniques et électriques afin de garantir que le bâtiment correspond aux standards du moment. Ce contrôle réglementé et obligatoire, réalisé par les pairs, n’existe pas dans les programmes informatiques. Pire : quand un bâtiment s’effondre, quand un avion s’écrase, un déluge de moyens est mis en œuvre pour comprendre d’où vient l’erreur et les standards et normes sont modifiés pour que telles catastrophes ne se produisent plus. En codage informatique, on en bien est loin. A-t-on vu la mise en place d’un comité indépendant qui examine le code même du programme à l’origine du crash de deux Boeings 737 MAX  (alors qu’il y en a eu pour le crash d’Ariane V, il y a 20 ans) ? Et si normes et standards existent pour utiliser des logiciels dans certains secteurs, ils ne sont que rarement appliqués car rien n’est mis en place pour les contrôler. Et qui dira que ces programmes fautifs sont utilisés autre part ? Il n’y a non plus aucune inspection de la part d’une autorité officielle.

Plus de professionnalisation du secteur et de la manière de concevoir et de déployer des programmes devient indispensable. Cela pourrait commencer par une accréditation ou une certification donnée aux programmeurs qui veulent travailler sur une infrastructure critique. Pour pouvoir conseiller financièrement les gens, n’exige-t-on pas une série de tests à ceux qui se destinent à ce métier. On s’assure qu’ils ont les compétences pour gérer l’argent des autres. Quel équivalent quand des vies humaines sont en jeu ? C’est d’autant plus curieux qu’on certifie et teste quasiment tout dans un avion : les ailes, le train d’atterrissage mais pas les logiciels et, donc, encore moins le cerveau de celui qui les conçoit.

Le recours à l’off shore

Avec les langues qui se délient, le cas du Boeing 737 MAX semble hélas confirmer ce qui précède avec le recours à des sous-traitants offshore pour des parties critiques du 737 MAX. Boeing  a récemment forcé la dose en utilisant largement le prestataire indien HCL pour externaliser l’écriture des softwares de l’avion. Il s’agissait d’une compensation suite à la conclusion de plusieurs méga-contrats en Inde en 2017 dont l’achat de 100 avions 737 MAX. C’est en 2005 que Boeing a commencé à externaliser en Inde avec une promesse de retombées pour 1.7 milliard d’USD dans le pays après une commande de 11 milliards d’Air India. Des témoignages abondent sur des rangées entières de bureaux occupés par le sous-traitant HCL ou de plans/spécifications ou softwares réécrits une dizaine de fois, échangés à de multiples reprises avant que les deux parties ne se comprennent enfin. Il existe un certain nombre de pays où il existe une forte rotation des informaticiens, une pratique, quasiment invisible pour le client, pas vraiment alignée sur les exigences d’expertise et de fiabilité. C’est qu’il est plus rentable de payer un ingénieur sur place à 9 $ de l’heure que de le faire venir aux USA à 35 $ – 40 $ de l’heure. L’Inde n’a évidemment pas le monopole des soucis à externaliser trop. Des problèmes similaires ont eu lieu avec le centre que Boeing avait ouvert à Moscou. Mais tout un chacun sait que l’Inde fait du recours à l’externalisation chez lui son cheval de bataille commercial : dans le cas du 737 MAX, HCL a même proposé de n’être payé qu’au fur et à mesure des ventes du Boeing 737  MAX.

Photo by Rafael Cosquiere from Pexels

Bien sûr, avoir une certification, un titre ne résout pas tous les problèmes : tout le monde a déjà été confronté à un mauvais médecin, architecte ou conseiller financier mais au moins, les « charlatans » seraient déjà hors course. Si le secteur ne s’autorégule pas, le gouvernement doit prendre le relais. Mais c’est loin d’être gagné : on voit aujourd’hui combien il est difficile d’imposer quelque chose aux géants de la tech au niveau national. Ce n’est qu’après plusieurs méga-scandales que Facebook s’est subitement découvert des affinités pro-RGPD. Faut-il plusieurs chutes d’avion dans le cas qui nous occupe ? Techniquement, les briques existent en tout cas pour des logiciels critiques vraiment sûrs : on peut désormais certifier la compilation des logiciels critiques par exemple grâce aux travaux de Xavier Leroy ou Gérard Berry utilisés par Airbus. Ici, aussi, décidément, le maillon faible reste donc ce qui se trouve entre le chaise et le clavier.

Ce n’est qu’une question de temps avant qu’une erreur de programmation n’affecte un programme critique qui causera une  catastrophe à la hauteur de la tâche qu’on lui a confiée ou une autre perte en vies humaines. A côté des gratte-ciels réels qui nous entourent et qu’on n’imaginerait pas s’effondrer, les mêmes gratte-ciels existent virtuellement tout autour de nous et leur allure tient plus du château de cartes bien trop sensibles aux vents contraires.

C. Cuvelliez  (Ecole Polytechnique de Bruxelles, Université de Bruxelles) & J.J. Quisquater (Ecole Polytechnique de Louvain, Université de Louvain)

Pour en savoir plus :

  • What Should We Do to Prevent Software From Failing? Chris de Brusk, May 2019, Sloan Management Review
  • Boeing’s 737 Max Software Outsourced to $9-an-Hour Engineers, Peter Robison, Bloomberg, June 28, 2019

 

 

 

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